En décor­ti­quant les couliss­es de l’émission To Catch a Preda­tor, Prime­time dresse le por­trait d’une Amérique pour qui le lyn­chage est devenu un diver­tisse­ment de masse. Le principe de ce show sen­sa­tion­nal­iste ? Des jeunes acteurs y endossent le rôle d’ado­les­cents pour attir­er des pédophiles dans des maisons truf­fées de caméras, avant que le présen­ta­teur, Chris Hansen (Robert Pat­tin­son), ne les ser­monne puis les livre à la police. Dans les quelques séquences répli­quant les codes de l’émis­sion, le film pro­longe son dis­posi­tif en faisant des pédophiles les proies et Hansen le pré­da­teur. La mise en scène de la séquence d’in­tro­duc­tion ren­force ce ren­verse­ment par un jeu de miroir per­vers : Hansen attend dans sa loge, tapi dans la pénom­bre, le cadre resser­ré sur sa bouche alors qu’il relit les mes­sages de son « invité » du jour. Si le pédophile est égale­ment frag­men­té par le mon­tage dans les scènes précé­dant son entrée dans la mai­son, une asymétrie se dresse rapi­de­ment : Hansen con­trôle l’en­vi­ron­nement, tan­dis que sa proie s’aventure dans un espace qui lui est incon­nu. À cet endroit, l’u­til­i­sa­tion du for­mat 4/3 de la série fait du décor une cage à l’intérieur de laque­lle le présen­ta­teur pos­sède tout pou­voir : cadré depuis le som­met des march­es et sur­plom­bant sa vic­time qui finit par s’écraser au sol en larmes, Hansen adopte la pos­ture d’un charog­nard se délec­tant de la souf­france d’une bête blessée. C’est là que cette sec­onde inver­sion prend tout son sens : si l’émission entend chas­s­er les chas­seurs pour leur ren­dre la mon­naie de leur pièce, le film a ici plus d’empathie pour le pré­da­teur piégé que pour la star sans pitié.

Cette représen­ta­tion au vit­ri­ol d’Hansen se pour­suit dans la pein­ture des couliss­es. Lorsque le réc­it com­mence à dévoil­er ses pro­pres secrets (des rela­tions adultérines), le jour­nal­iste se rac­croche à son image par­faite du petit écran, allant jusqu’à réveiller ses deux enfants mal­gré leur jeune âge pour qu’ils admirent cette ver­sion mythi­fiée de lui-même en jus­tici­er télévi­suel. C’est néan­moins à par­tir de là que le film com­mence à péch­er : Oppen­heim ne parvient jamais à égaler l’ef­fi­cac­ité avec laque­lle il décrivait Hansen dans la pre­mière séquence. Prime­time se dis­perse dans une sous-intrigue sur la vie privée du présen­ta­teur, tout en sur-esthéti­sant la dimen­sion glauque de sa quête sup­posé­ment purifi­ca­trice par l’emploi d’é­clairages rouges ou d’om­bres mar­quées sur son vis­age. L’in­térêt pour l’ar­rière-bou­tique du pro­gramme trou­ve davan­tage un sec­ond souf­fle à tra­vers le per­son­nage d’Andie (Mer­ritt Wev­er), la pro­duc­trice de l’émis­sion. Moins immé­di­ate­ment inquié­tante, elle traduit l’hypocrisie morale du show, qui se tar­gue de pro­téger la jeunesse, alors même qu’elle offre des cal­mants à Dan (Skyler Gison­do), leur nou­v­el appât, trau­ma­tisé par son pre­mier jour de tour­nage. De même, elle n’hésite pas à deman­der à Hansen de pleur­er lors d’une arresta­tion pour ren­forcer l’émotion, requête à laque­lle l’an­i­ma­teur répond, le regard figé pen­dant quelques sec­on­des, avant de couper l’en­reg­istrement en riant.

La maîtrise cynique du dis­posi­tif télévi­suel vole en éclats dans le dernier acte, cen­tré sur la traque d’un pro­cureur per­vers, et délaisse son esthé­tique de piège en huis clos pour pren­dre les allures d’un raid polici­er, notam­ment via des caméras mon­tées sur les armes à feu des forces de police. Oppen­heim tente dans cette par­tie d’é­pais­sir mal­adroite­ment son film en y insérant des sig­naux poli­tiques, entre un por­trait de Ben Laden qui trône dans l’ar­murerie (déjà, le pre­mier pédophile se révélait être un vétéran revenant de l’Irak) et une inter­ven­tion finale façon Zero Dark Thir­ty rap­pelant l’as­sas­si­nat du chef d’Al-Qaïda. Reste la con­clu­sion, qui parachève la fab­rique d’un spec­ta­cle per­ver­ti : alors que Hansen finit par vers­er quelques larmes véri­ta­bles, sec­oué par des visions (il croit percevoir dans le vis­age du pro­cureur la trace d’un « mal ances­tral »), Andie fait quant à elle preuve de prag­ma­tisme et pense pou­voir « tir­er quelque chose » du drame qui vient de se dérouler. Le cœur des ténèbres n’est plus ici une forêt loin­taine (celle où s’imagine Hansen), mais la télévi­sion même.