Il était très courant au XIXe siè­cle de pro­duire et de regarder des images en 3D grâce au stéréo­scope, cet appareil qui donne l’illusion de la pro­fondeur en présen­tant simul­tané­ment deux pho­togra­phies légère­ment dif­férentes à chaque œil. C’est ce que nous apprend Denis Gaubert dans Stéréo­drome, le court-métrage qui précède La Vie en relief, son doc­u­men­taire cen­tré sur les pho­togra­phies que Jacques Hen­ri Lar­tigue a réal­isées en ama­teur, sans aucune pré­ten­tion artis­tique. Si la stéréo­scopie est vite tombée en désué­tude avec l’arrivée du ciné­matographe, elle n’a pas moins con­sti­tué un moment fécond d’inventions formelles (notam­ment dans des jeux de mon­tage qui pro­duisent une présence spec­trale et matéri­alisent en quelque sorte les croy­ances spirites fin de siè­cle). En l’in­té­grant au film comme aux con­di­tions de pro­jec­tion (des lunettes 3D sont dis­tribuées avant la séance), Denis Gaubert nous invite ain­si à recon­sid­ér­er, à la manière d’un « chif­fon­nier de l’histoire » (dix­it Wal­ter Ben­jamin), la stéréo­scopie comme une tech­nique per­me­t­tant ici de redonner vie à des vis­ages anonymes et des scènes quo­ti­di­ennes du passé. Cette hypothèse appa­raît dès les pre­mières min­utes de Stéréo­drome lorsqu’on recon­naît la voix de Pas­cale Ogi­er et la ques­tion qu’elle adresse à Jacques Der­ri­da dans Ghost Dance, « Et vous, vous croyez aux fan­tômes ? ». La cita­tion, tout sauf déco­ra­tive, engage la démarche du réal­isa­teur dans une per­spec­tive assez ambitieuse : celle d’un doc­u­men­taire enten­du comme une archive han­tée. Cette approche se com­plex­i­fie si l’on con­sid­ère le sujet de La Vie en relief, à savoir la ren­con­tre entre une tech­nique déjà passée de mode (mais qui, selon le film, pro­duit par­mi les œuvres les plus belles de Lar­tigue) et l’ob­ses­sion du pho­tographe pour la con­ser­va­tion – cf. son désir, couché sur le papi­er de son jour­nal intime enfan­tin, de vouloir cap­tur­er ce qu’il voit pour ne jamais l’oublier.

Le doc­u­men­taire se com­pose de trois par­ties au cadre chronologique clair (la Belle Époque, la Grande Guerre, l’entre-deux-guerres), reposant sur les images stéréo­scopiques de Lar­tigue et les extraits de ses jour­naux intimes, puis ponc­tuées d’un épi­logue qui rend compte de la recon­nais­sance tar­dive de ses œuvres, dans le New York de la fin des années 1960. Cette con­tex­tu­al­i­sa­tion his­torique per­met de com­pren­dre les déter­mi­na­tions sociales qui ont con­di­tion­né la pro­duc­tion des œuvres stéréo­scopiques de Lar­tigue et de démys­ti­fi­er l’image con­v­enue de l’artiste génial. C’est l’un des intérêts de ce doc­u­men­taire que de restituer pré­cisé­ment les pra­tiques d’un cer­tain monde : fils d’un riche indus­triel, Lar­tigue incar­ne un ethos bien iden­ti­fi­able. Son attache­ment obstiné à la car­rière (ratée) de pein­tre, la disponi­bil­ité matérielle dont il dis­po­sait pour s’adonner en ama­teur dès l’âge de neuf ans à la stéréo­scopie ou la pos­si­bil­ité d’éviter l’appel au front pen­dant la Grande Guerre en con­stituent quelques traits. Ce tra­vail de sape dis­cret mais pré­cieux de la nar­ra­tion est ren­for­cé par des choix de mise en scène qui visent à min­er le réc­it famil­ial bour­geois et ses angles morts. L’histoire du pho­tographe est ain­si nar­rée à l’aide de voix de trois acteurs dis­tincts – ce qui ren­force la tridi­men­sion­nal­ité du doc­u­men­taire (en sus de la 3D et des trois par­ties évo­quées). Si l’une prend en charge la fausse con­science bour­geoise, une autre laisse enten­dre des aspects plus intimes de la vie de Lar­tigue, tan­dis que la dernière adopte quant à elle une dis­tance plus ironique. Ce dis­posi­tif offre de la sorte une saisie plus dialec­tique des images en relief de Lar­tigue, sans sac­ri­fi­er pour autant le mys­tère des pho­togra­phies, qui s’opacifie même dans le redou­ble­ment de cer­tains élé­ments lais­sés hors champ (on pense par exem­ple à la rela­tion entre les deux frères Lar­tigue et au des­tin de l’aîné). C’est donc con­join­te­ment le por­trait d’une époque et d’une quête artis­tique que parvient à bross­er le bien nom­mé La Vie en relief.