Si I Saw the TV Glow (inédit en salle) est devenu l’un des films éten­dards d’une nou­velle généra­tion de cinéphiles (celle qui « log » des films sur Let­ter­boxd), c’est prob­a­ble­ment pour sa propen­sion au sym­bol­isme et à l’allégorie. Par son goût de l’opacité, cette his­toire de deux lycéens obsédés par une série pour ados (au point de vouloir vivre dans leur télé) a pro­duit out­re-Atlan­tique de nom­breuses analy­ses thé­ma­tiques, de la part d’internautes soucieux de décrypter ses mys­tères. On pou­vait ain­si lire que les allers-retours entre mythe et réal­ité du réc­it for­maient une métaphore de l’identité trans, et plus pré­cisé­ment de ce moment où une per­son­ne se rend compte qu’elle ne s’identifie pas à son assig­na­tion sex­uelle. L’idée aurait pu être pas­sion­nante si le film, der­rière cette façade théorique, n’était aus­si dévi­tal­isé. Tou­jours méta, Teenage Sex and Death at Camp Mias­ma (sacré titre) emprunte un chemin dif­férent, puisque Jane Schoen­brun y met en scène une vari­a­tion d’elle-même dans la peau d’une jeune cinéaste queer (Han­nah Ein­binder) qui vient de con­naître un suc­cès d’estime avec un film hor­ri­fique à petit bud­get. La dis­tance ironique que Schoen­brun installe autour de ce per­son­nage, à qui l’on dit à plusieurs repris­es que son dis­cours est trop con­ceptuel, paraît témoign­er d’une prise de con­science : cette fois, le film devrait être moins alam­biqué.

À vrai dire, même si ce nou­veau réc­it n’a plus besoin d’un mode d’emploi pour être com­pris, il demeure sacré­ment tortueux. On y suit donc Kris, une réal­isatrice un peu geek, qui s’apprête à tourn­er un reboot « ele­vat­ed » d’une saga de slash­ers ringards inti­t­ulée « Camp Mias­ma », dans laque­lle un tueur non-binaire, doté d’une bouche de ven­ti­la­tion à la place de la tête, assas­sine à coups de lance de jeunes ani­ma­teurs d’un camp de vacances. Pour pré­par­er le film, elle part ren­con­tr­er l’actrice du pre­mier épisode, Bil­ly Pres­ley (Gillian Ander­son), qui a dis­paru des écrans depuis trente ans et vit recluse à l’endroit même où a été tourné son unique coup d’éclat. La dynamique méta (de longs extraits du pre­mier Camp Mias­ma côtoient des com­men­taires assez drôles sur l’industrie du ciné­ma d’horreur con­tem­po­rain) se corse à mesure que la réal­ité et la fic­tion se mélan­gent, comme dans I Saw the TV Glow. Le pre­mier plan augu­rait déjà ce virage, en représen­tant le point de vue d’une caméra vivante (on l’entend respir­er) qu’on balade sur un plateau pour l’installer sur un trépied : out­re les pas­sages qui relèvent de la mise en abyme, Schoen­brun entre­tient une con­fu­sion entre le film que pré­pare Kris et celui auquel on assiste. Ce jeu de poupées russ­es, qui rap­pelle moins Lynch (con­vo­qué par la présence de Patrick Fis­chler) que Char­lie Kauf­man, ne pro­duit pour­tant pas vrai­ment le trou­ble recher­ché, tant Schoen­brun fait du film un cocon con­fort­able. Enrobé par l’élégante indie pop d’Alex G, Teenage Sex… refuse notam­ment de faire peur, en désamorçant d’emblée cette poten­tial­ité (« On dirait qu’il va y avoir un jump scare », dit Kris en arrivant sur les lieux du camp – il n’y en aura pas). Quand Kris et Bil­ly regar­dent plus tard le pre­mier Camp Mias­ma, la patine vin­tage des pre­mières séquences du faux film, pas­tiche assez fidèle des séries B des années 1980, laisse place à une scène de mas­sacre mise en scène comme un clip sim­ple­ment grotesque. La super­fi­cial­ité de ce moment de bravoure tape-à‑l’œil décrédi­bilise alors autant l’univers fic­tion­nel que la fas­ci­na­tion qu’il exerce sur le per­son­nage. C’est que Schoen­brun préfère au ciné­ma d’horreur son image mar­ket­ing, ce que le fétichisme du générique de début racon­te bien, en faisant se téle­scop­er jaque­ttes de VHS, arti­cles de presse et pro­duits dérivés pour racon­ter en quelques min­utes l’histoire de la saga fic­tive.

Et de la même manière que Kris n’écoute pas les recom­man­da­tions de ses pro­duc­teurs hol­ly­woo­d­i­ens (oubli­er un peu les east­er eggs pour se con­cen­tr­er sur l’efficacité du réc­it), Schoen­brun per­sévère dans la voie de l’allégorie. Le nom du tueur, « Lit­tle Death », évoque ain­si l’orgasme que cherchent à attein­dre l’actrice et la réal­isatrice en accé­dant au point de vue du psy­chopathe pour se voir pénétrées ; l’idée racon­te la com­plex­ité de leurs désirs refoulés, met­tant au jour une sex­u­al­ité non con­ven­tion­nelle que le film accueille à bras ouverts. Le pre­mier « Camp Mias­ma » a beau être présen­té comme un film trans­pho­be, il a par­ticipé à l’éveil queer de l’héroïne quand elle avait huit ans. La part poli­tique de Teenage Sex… se situe ici, dans une forme de réap­pro­pri­a­tion des réc­its hétéronor­més qui tend la main à toutes les les­bi­ennes tombées amoureuses de Heather Lan­genkamp devant Fred­dy. Mais ce faisant, Schoen­brun fait bien de Kris son alter ego, s’appropriant son CV ironique de « relec­trice de la fig­ure du mon­stre d’un point de vue LGBTQIA+ », sans être encore tout à fait capa­ble de filmer « la chair et les flu­ides », comme le pré­conise Bil­ly.