S’at­ta­quer à l’ex­cep­tion­nel Tris­tram Shandy, roman fleuve, his­toire sans queue ni tête, feuil­leton aux innom­brables digres­sions, et de sur­croît véri­ta­ble mon­u­ment de la lit­téra­ture anglaise, était un pari osé. Ter­ry Gilliam s’é­tait cassé les dents sur un Don Qui­chotte du même acabit. Un doc­u­men­taire sur ce fias­co, Lost in La Man­cha, avait alors abor­dé l’œu­vre sous un angle orig­i­nal et effi­cace: l’é­clec­tique et pro­lifique Win­ter­bot­tom agit de la même manière en s’in­spi­rant libre­ment, et intel­ligem­ment, du roman de Sterne qu’il détourne à son avan­tage.

Peut-être les Anglais ne con­nais­sent-ils pas Molière? Tou­jours est-il qu’en France, Lau­rence Sterne reste un par­fait incon­nu, alors qu’il est sans doute, de l’autre côté de la Manche, l’au­teur bri­tan­nique le plus célèbre der­rière Shake­speare. Pas­teur angli­can épris de lit­téra­ture, mais surtout de lib­erté et de fan­taisie, il pub­lie Vie et opin­ions de Tris­tram Shandy, sous forme de feuil­leton, entre 1759 et 1767. Suc­cès immé­di­at, ful­gu­rant, pour cette biogra­phie tor­due et tor­dante d’un gen­til­homme du XVI­I­Ie siè­cle, aus­si touf­fue, voire con­fuse, qu’un jardin anglais. La trans­po­si­tion au ciné­ma des neuf vol­umes du roman, en à peine une heure et trente-qua­tre min­utes, parais­sait à ce titre un pari impos­si­ble. Il fal­lait tout le tal­ent de Michael Win­ter­bot­tom pour s’en sor­tir avec autant de classe, d’hu­mour, et d’in­ven­tiv­ité…

L’his­toire de Tris­tram Shandy con­stitue avant tout un exer­ci­ce de style, un pré­texte pour livr­er la nar­ra­tion la plus libre et la moins con­ven­tion­nelle pos­si­ble d’une biogra­phie en train de s’écrire. Le réal­isa­teur et son scé­nar­iste Mar­tin Hardy ont eu le bon­heur de repren­dre l’idée à sa base, et de tourn­er un film en train de se faire. Les prin­ci­paux comé­di­ens, dans une mise en abyme déli­cate et pour­tant par­faite­ment maîtrisée, jouent donc plusieurs cartes à la fois: leur per­son­nage dans le film, ain­si que leur pro­pre rôle. Steve Coogan, en chef d’orchestre de ce grand opéra bouffe, en présente les dif­férents acteurs en s’adres­sant directe­ment au spec­ta­teur, tout comme le fai­sait lui-même Sterne dans son roman. Le par­al­lèle avec l’œu­vre est fait, le principe du film, bril­lam­ment calqué sur celui du livre.

Dès lors, inutile de ten­ter de recréer toutes les sit­u­a­tions, de suiv­re toutes les péripéties, toutes les digres­sions du Tris­tram Shandy orig­i­nal. Seuls quelques-uns des épisodes les plus célèbres sont adap­tés, tels que la nais­sance du héros ou sa cir­con­ci­sion acci­den­telle. Pour le reste, Win­ter­bot­tom et Hardy ont imag­iné toute une série de mésaven­tures qui peu­vent advenir sur un tour­nage: financiers scep­tiques face aux pre­miers rush­es, prob­lèmes de scé­nario, recon­sti­tu­tions ridicules par manque de moyens… Steve Coogan (vu dans 24 Hour Par­ty Peo­ple, du même Win­ter­bot­tom, et plus récem­ment dans la Marie-Antoinette de Sofia Cop­po­la), qui se crée un dou­ble de fic­tion à la per­son­nal­ité peu reluisante, est hila­rant. Ses déboires avec un jour­nal­iste peu scrupuleux, ses prob­lèmes de cou­ple, ses batailles d’ego avec son parte­naire Rob Bry­don, directe­ment tirés de sa répu­ta­tion (c’est un acteur très pop­u­laire out­re-Manche, qui fait les choux gras des tabloïds), font mouche à chaque fois, tout en délivrant une réflex­ion pro­fonde sur la place et le sens du réel dans la fic­tion, ain­si que sur la notion même de notoriété.

Con­traire­ment aux apparences, Tour­nage dans un jardin anglais reste donc très fidèle au roman de Lau­rence Sterne. La forme est certes un peu cham­boulée, mais ne cho­quera pas les puristes qui retrou­veront avec plaisir le véri­ta­ble fond du roman, la fraîcheur de son humour, son car­ac­tère lib­er­taire, sa folie pleine de sagesse et d’en­seigne­ments, mais aus­si son sys­tème de pen­sée excep­tion­nelle­ment nova­teur. Une réus­site sur­prenante à plus d’un titre.