Dans l’An­gleterre de la fin des années 1970, un trente­naire apprenant la mort de son frère, décide de pren­dre sa voiture afin de com­pren­dre ce qui s’est réelle­ment passé. Film rock sym­bol­isant une époque, road-movie dans une cer­taine Angleterre, ce film est pour­tant totale­ment étouf­fé par sa mise en scène. Des cadres pré­cis, léchés con­tribuent à dévi­talis­er les êtres et les choses. Christo­pher Petit se regarde filmer et oublie de don­ner au spec­ta­teur quelque chose à sen­tir et à ressen­tir. Nous sommes spec­ta­teur d’un homme qui fait du ciné­ma et non d’une his­toire.

Que le fan de rock qui n’a pas de temps à per­dre passe son chemin, car rien ne pour­ra ici véri­ta­ble­ment le con­tenter. Que celui qui espère retrou­ver quelque chose d’une époque glo­rieuse de l’his­toire du rock passe égale­ment son chemin, car les images qu’il ver­ra ne seront pas la retran­scrip­tion de l’é­tat d’e­sprit d’un temps révolu. Chaque plan mon­tre des objets, des paysages et des hommes vidés de leur sub­stance nerveuse, figés, sans aucun lien pas­sion­nel avec une quel­conque émo­tiv­ité. Le désir de met­tre en scène d’une telle façon, avec un noir et blanc et des cadres pré­cis, léchés, devient rapi­de­ment étouf­fant. Le cadre de la pho­togra­phie est une prison dévi­tal­isant ce qu’il est cen­sé mon­tr­er. Ce que nous voyons, c’est le mise en scène, et non ce qu’elle nous dit. Nous ne pou­vons nous empêch­er d’avoir l’im­pres­sion d’être spec­ta­teur du mak­ing-of d’un film réal­isé par un arti­san con­scien­cieux, studieux, et même, dis­ons le mot, doué. Nous ne voyons pas ce qui est à l’écran, mais la machiner­ie, ce qui est der­rière l’écran, comme si le sujet du film était «machin fait du ciné­ma».

Alors bien sûr, il serait facile de faire des rap­proche­ments avec Wen­ders, tout sim­ple­ment parce que ce dernier est pro­duc­teur du film. Et pour­tant, cela saute aux yeux, pas autant par le con­tenu que par la forme, par la pho­togra­phie. Cela saute aux yeux, car l’ex­pres­sion «le ciné­ma filmé» qu’avait trou­vée Jean-Claude Biette pour décrire le ciné­ma de Wen­ders sem­ble ici on ne peut plus appro­priée. Oui, on peut dire que Christo­pher Petit se regarde filmer. Et on peut imag­in­er qu’une fois dans la salle de rushs, l’im­por­tant pour le réal­isa­teur n’est pas de savoir si l’in­ten­sité dra­ma­tique de la scène est pal­pa­ble, mais bien de con­stater que le plan est tech­nique­ment par­fait, qu’au­cune fausse note n’est à déplor­er, que l’é­clairag­iste et le chef opéra­teur ont bien fait leur tra­vail. Quant aux pas­sions humaines, cela ne les regarde pas.

Alors qu’est-ce que vient faire le rock dans une his­toire pareille? C’est la ques­tion que l’on peut se pos­er. La musique est omniprésente, que cela soit par la bande son ou directe­ment par les cas­settes qu’é­coute le per­son­nage en voiture. À tra­vers le choix des artistes que l’on peut enten­dre (Kraftwerk, David Bowie, Devo) on peut dater l’époque: il s’ag­it de la fin des années soix­ante-dix, de la fin du punk et de l’avène­ment d’une musique élec­tron­ique froide, comme déshu­man­isée. Cette péri­ode pas­sion­nante, dépres­sive car con­séc­u­tive à l’ex­tinc­tion d’un mou­ve­ment, est appelée par cer­tains péri­ode de la «grande glacia­tion». Elle précède les sin­istres années 1980 et l’ar­rivée de Rea­gan et de Thatch­er. Si le réal­isa­teur a con­science de l’époque dans laque­lle il s’in­scrit, il choisit pour­tant de se con­tenter du strict min­i­mum pour l’évo­quer: flash radio rap­pelant le cli­mat social ain­si que vision d’usines pointant la crise indus­trielle et annonçant du coup les futurs réformes. Mais ne pou­vant dire si les inten­tions du réal­isa­teur sont véri­ta­ble­ment de se situer dans un con­texte pré­cis, on peut con­sid­ér­er que la musique et les sons sont une entité à part entière et, à l’in­star de l’im­age, béné­fi­cie d’un tra­vail minu­tieux, d’un tra­vail d’esthète. Hélas, alors qu’on aurait bien envie de boire de la bière chez Christo­pher Petit en dévo­rant sa dis­cothèque, on peut émet­tre des réserves sur la façon dont il utilise ces morceaux qui sem­blent comme plaqués grossière­ment. Que cela soit une ques­tion de sens ou une ques­tion pure­ment esthé­tique, cette musique on ne peut plus fameuse trou­ve dif­fi­cile­ment sa place. Doit-elle ren­tr­er en réso­nance avec ce que l’on voit, avec l’his­toire de cet homme et du monde dans lequel il vit? Doit-elle être écoutée pour ce qu’elle est et n’avoir d’in­térêt qu’à tra­vers la ren­con­tre pure­ment sen­si­tive avec des images?

Mais, une fois le film fini, on peut toute­fois avoir des regrets. Car les moments où le réal­isa­teur s’est don­né la peine met­tre en scène des per­son­nages sont par­fois réus­sis. La ren­con­tre avec une jeune Alle­mande, inter­prétée par l’ac­trice prin­ci­pale d’Alice dans la ville de Wen­ders, n’a stricte­ment aucun intérêt, aucune per­ti­nence, rien du tout. Celle avec Sting jouant le rôle d’un pom­p­iste inter­pré­tant à la gui­tare un morceau d’Ed­die Cochrane est presque pire. Mais le bidasse déser­teur que notre per­son­nage a pris en stop, ain­si que la courte mais réjouis­sante appari­tion d’un petit voy­ou mangeur de hot-dogs, trafi­quant de divers stupé­fi­ants et por­tant un blou­son cuir recou­vert comme il se doit de badges, con­stituent les deux moments les plus réus­sis du film. D’un côté le bidasse sym­bol­ise une réal­ité sociale et poli­tique par­ti­c­ulière­ment intéres­sante, alors que le jeune punk est quant à lui une car­i­ca­ture absol­u­ment réjouis­sante d’une mode et de ses clichés, mais aus­si de ses codes. On peut donc regret­ter que Christo­pher Petit n’ait pas mis de côté l’ex­er­ci­ce de style afin de se con­sacr­er un tant soit peu à la ren­con­tre avec une Angleterre dont la scène musi­cale con­sti­tu­ait le reflet d’une réal­ité sociale.