Notre salut retrace le par­cours d’Henri Marre, un fonc­tion­naire fic­tif (mais inspiré par l’arrière-grand-père du cinéaste) du régime de Vichy en poste à Limo­ges qui, vaille que vaille, suit la voie de la col­lab­o­ra­tion jusqu’à la fin, sans jamais briller ni fléchir. Troisième film français de l’année à se con­cen­tr­er sur la péri­ode de l’occupation du pays par l’Allemagne nazie (et non le dernier, en atten­dant Moulin de Lás­zló Nemes), le film d’Emmanuel Marre se démar­que d’emblée par sa sin­gulière manière d’aborder la ques­tion de la recon­sti­tu­tion his­torique. En optant pour un anachro­nisme assumé, le cinéaste renonce en apparence à une cer­taine forme de rigueur his­torique (mais seule­ment en apparence) afin de creuser un autre sil­lon. Si l’on s’en tient à ce que l’on voit, tout sem­ble certes se dérouler dans les années 1940. Mais il n’en est pas de même à l’oreille, les dia­logues étant ponc­tués d’expressions et de tics lan­gagiers – du type « j’ai envie de dire ». Des morceaux de musique en décalage avec l’époque émail­lent par ailleurs le film, venant régulière­ment bous­culer l’illusion nar­ra­tive, tel un air de Hot But­ter (« Pop­corn ») pour con­clure un repas chez un préfet. Le choix de pren­dre une cer­tains dis­tance avec le con­texte his­torique (relatif : nous ne sommes tout de même pas dans le Marie-Antoinette de Sofia Cop­po­la) invite, on le com­prend rapi­de­ment, à éclair­er le par­cours de ce mod­este bureau­crate vichyste bien au-delà du par­tic­u­lar­isme du con­texte de l’Occupation.

Cette démarche évoque par­tielle­ment celle (beau­coup plus expéri­men­tale) de Peter Watkins. Dans La Com­mune, les soix­ante-douze jours de la révo­lu­tion parisi­enne de 1871 étaient rejoués par des comé­di­ens ama­teurs en impro­vi­sa­tion, soi-dis­ant filmés par une équipe de télévi­sion en charge de cou­vrir les événe­ments. Il s’agissait pour Watkins de se défaire d’une his­toire mise en mots par un démi­urge pour lui oppos­er une écri­t­ure orale et en direct, afin de saisir une vérité spon­tanée. Les mou­ve­ments de foule et les cris de colère se nour­ris­saient ain­si de dynamiques col­lec­tives, tan­dis que la présence incon­grue des reporters, à une époque où la télévi­sion encore hégé­monique impo­sait une « mono­forme »[1] des images dans le domaine de l’actualité, intro­dui­sait une ten­sion autour de la ques­tion de ce qui est cap­té (ou non) par les caméras.

Le film d’Emmanuel Marre est certes beau­coup moins rad­i­cal (moins long, plus « écrit », plus découpé, etc.), mais il tra­vaille lui aus­si l’idée de saisir des actions sur le vif. La présence de la caméra, sans être inté­grée aus­si directe­ment dans la diégèse que chez Watkins (pas d’équipe de tour­nage ici), cir­cule par­mi les per­son­nages, sai­sis­sant à la volée des gestes, des détails du décor et des con­ver­sa­tions pris­es en cours. Com­ment se déroule par exem­ple la rédac­tion en vitesse d’un télé­gramme con­cer­nant la four­ni­ture de camions des­tinés à une rafle ? Il s’avère qu’on y débat du vocab­u­laire, en hési­tant sur le terme de « ramas­sage ». Les ponts avec le lan­gage et les préoc­cu­pa­tions des tech­nocrates de notre époque sont ain­si légion : on évoque dans ces bureaux les courbes du chô­mage, l’état de l’opinion, les con­traintes budgé­taires. Par­fois un peu arti­fi­cielle­ment appuyés (le par­al­lèle est déjà clair), ces liens parvi­en­nent mal­gré tout le plus sou­vent à génér­er une sai­sis­sante prox­im­ité avec notre temps. Ain­si de cette soirée inau­gu­rale où se tra­ment les ami­tiés intéressées de jeunes loups ambitieux, qui échangent autour de leurs plans de car­rières et sur la sit­u­a­tion poli­tique, alors qu’ils s’apprêtent à inté­gr­er les min­istères d’un nou­veau régime.

Par ce dis­posi­tif, qui restitue un point de vue inscrit dans son époque (via la lec­ture de la cor­re­spon­dance entre Hen­ri et sa femme Paulette, inter­prétée par San­drine Blancke) tout en le décon­tex­tu­al­isant (par les anachro­nismes, les liens avec l’actualité ou encore la présence tan­gi­ble de la caméra), Notre salut con­stitue une pas­sion­nante réponse aux per­spec­tives ouvertes par l’historiographie récente sur la France de Pétain[2]. Plus large­ment, la lib­erté man­i­feste lais­sée aux comé­di­ens appa­raît fer­tile pour racon­ter la péri­ode. La scène du « relook­ing » des locaux de la CGT récupérés par l’administration vichyste est sur ce point élo­quente : les gestes mal­adroits de Swann Arlaud, alors qu’il accroche des pan­car­tes de pro­pa­gande pour mas­quer un mur aux couleurs du syn­di­cat, évo­quent habile­ment com­ment le régime de Vichy s’est bricolé dans des espaces qu’il s’est employé à « libér­er ». De la même manière que ses bureaux sont instal­lés dans un immeu­ble lais­sé vacant suite à la dis­so­lu­tion des syn­di­cats, Hen­ri Marre n’hésite pas à démé­nag­er avec sa famille dans un bel apparte­ment soudaine­ment disponible – et peu importe qu’il ait appartenu à des juifs. Il est des cas dans lesquels on ne peut pour­tant pas se per­me­t­tre une telle céc­ité volon­taire, sous peine de devenir un rouage à part entière d’une mécanique crim­inelle.

Mécaniques de l’aveuglement

Depuis La Zone d’intérêt, la ques­tion de l’aveuglement des respon­s­ables et com­plices des crimes nazis revient hanter les films sur le sujet. Sous la caméra de Jonathan Glaz­er, le grand mys­tère de Rudolf Höss, ce directeur du camp d’Auschwitz gérant au quo­ti­di­en le mas­sacre indus­triel de mil­lions de per­son­nes comme on dirig­erait une entre­prise, sem­blait tenir en une forme de pro­fes­sion­nal­isme total. En dis­tin­guant rigoureuse­ment tra­vail et vie privée (lit­térale­ment, un grand mur séparant la mai­son et le camp voisin), cet homme con­scien­cieux offrait à sa famille la pos­si­bil­ité de jouir pais­i­ble­ment d’un loge­ment de fonc­tion sans jamais apercevoir ce qui se déroulait à quelques pas. Même si le film de Glaz­er met­tait en crise cette ter­ri­fi­ante ten­ta­tive d’effacement du hors-champ (impos­si­ble de ne pas enten­dre les hurlements depuis la piscine, ni de voir la fumée qui s’échappe des chem­inées), il était ani­mé par la volon­té de dévoil­er cer­tains aspects de l’idéologie nazie mis en lumière, entre autres, par les travaux de Johan Chapoutot. Les Alle­mands encour­ageaient ain­si une forme très spé­ci­fique de « ratio­nal­ité » dans l’administration, l’industrie et l’armée, ain­si qu’un cer­tain culte du pro­grès tech­nique, sci­en­tifique et man­agér­i­al. Soient des con­sid­éra­tions proches de celles en quoi Hen­ri Marre croit dur comme fer.

On apprend en effet que le per­son­nage a écrit durant l’été 1940 Notre salut (titre du véri­ta­ble opus­cule rédigé par l’aïeul du cinéaste), un ouvrage dédié au man­age­ment et à l’augmentation de l’efficacité de la tech­nocratie. C’est dire s’il était en phase avec son temps, lui qui pro­pose de rem­plac­er les « poètes » des cab­i­nets par des hauts fonc­tion­naires d’un nou­veau genre, obéis­sants, zélés et effi­caces. Hélas, privé du moin­dre charisme et bien loin de Vichy, il peine à con­va­in­cre. Hen­ri appa­raît néan­moins capa­ble de met­tre en œuvre les principes prônés dans son livre, qu’il met tout au ser­vice de la poli­tique d’extrême droite du gou­verne­ment. C’est ain­si que, for­cé par la loi de procéder à la rétrogra­da­tion d’un mem­bre de son admin­is­tra­tion du fait de sa judéité, il envis­age tout bon­nement de lui pro­pos­er une prime afin de com­penser en par­tie le désagré­ment subi, sans abor­der la nou­velle règle en vigueur. Face aux dilemmes moraux (qui ne sem­blent pas pour lui en être réelle­ment), le vis­age fer­mé de Swann Arlaud ne laisse rien paraître. C’est à peine si le bruit de ses semelles sur le planch­er, alors qu’il fait nerveuse­ment les cent pas dans son apparte­ment, parvient à témoign­er d’un trou­ble, tan­dis qu’il doit organ­is­er la logis­tique d’un con­voi sans l’aval de son supérieur. Dif­fi­cile de savoir si le trou­ble en ques­tion résulte d’une prise de con­science, ou s’il est unique­ment le pro­duit de ses doutes sur la manière de procéder dans son pro­pre intérêt.

Le cas Henri Marre

Alors que Xavier Gian­no­li ne ces­sait de vouloir expli­quer la plongée dans la col­lab­o­ra­tion de son Jean Luchaire (à cause de sa pneu­monie, de ses prob­lèmes d’argent, de son igno­rance de ce qui se passe dans le pays, des soirées parisi­ennes…), allant même jusqu’à rac­corder des scènes de com­pro­mis­sions de son per­son­nage avec des radios de ses poumons mon­trant la pro­gres­sion de la mal­adie, Emmanuel Marre tra­vaille à main­tenir un cer­tain flou sur les raisons qui ont poussé Hen­ri à rester fidèle à un régime crim­inel et rapi­de­ment ago­nisant. On com­prend bien que l’homme envis­age toutes choses sous l’angle des éventuelles oppor­tu­nités qui pour­raient se présen­ter à lui, mais est-ce là tout ce qui le motive ? Sa com­plic­ité ne serait-elle qu’intéressée ? Il se pour­rait bien, tant le film s’emploie à révéler les fonde­ments de son détache­ment. Sa lente mon­tée des escaliers par­mi les can­di­dates au poste de secré­taire pour par­venir à son bureau témoigne d’une évi­dente jouis­sance à don­ner en spec­ta­cle sa supéri­or­ité sociale d’ap­pa­rat. Mais les espoirs qu’il évoque dans les let­tres écrites à sa femme peinent à mas­quer son échec à gravir les éch­e­lons. En ne refu­sant jamais ce qu’on lui demande de faire, Hen­ri Marre finit par ne sus­citer qu’un cer­tain mépris autour de lui, devenant peu à peu celui qu’on remer­cie dis­crète­ment entre deux portes pour avoir fait la sale besogne. Mal­gré ses efforts pour se main­tenir au pre­mier plan, le corps un peu mai­grelet d’Arlaud peine à rester vis­i­ble au sein des dig­ni­taires de Vichy, recalé vers l’arrière à l’occasion d’une pho­to de groupe, ou encore relégué en bor­dure du cadre suite à l’improvisation d’une piste de danse dans une salle à manger. La suc­ces­sion des décep­tions n’y fait rien, bien au con­traire : obtenir la recon­nais­sance d’un supérieur demeure son unique obses­sion, avec, comme objec­tif, de par­venir à rester dans le cadre coûte que coûte.

Le titre du livre (et du film) annonce le car­ac­tère col­lec­tif de ce qui est sur le point d’être exposé. Il ne pré­cise cepen­dant pas ouverte­ment qui est sup­posé recou­vrir ce « nous ». Dans le cas de l’ouvrage d’Henri Marre, la réponse paraît évi­dente : il s’agit des Français. Le film de son arrière-petit-fils com­plète quant à lui cette déf­i­ni­tion en con­frontant la pen­sée d’Henri aux accom­mode­ments aux­quels il con­sent peu à peu. On observe alors que ce « nous » s’adapte sans mal au pro­jet de ne pas englober les tra­vailleurs étrangers, ni les syn­di­cal­istes, pas plus que les francs-maçons, les com­mu­nistes, les homo­sex­uels et bien enten­du les juifs. Suiv­ant ses objec­tifs de car­rière, et eux seuls, Hen­ri par­ticipe ain­si à réduire con­crète­ment le nom­bre des des­ti­nataires du « salut » en ques­tion. Il ne lui arrivera rien à lui, ni drame ni rédemp­tion (comme lui prédit au début du film le per­son­nage joué par Lau­rent Poitre­naux), si ce n’est la con­fronta­tion au regard de sa femme, cette « petite madame » comme il aime à l’appeler, au moment où elle prend con­science de son impar­donnable fail­lite per­son­nelle, poli­tique et morale. Là encore, dif­fi­cile de savoir s’il perçoit pleine­ment ce qu’elle dis­cerne en lui, alors même que ses let­tres expri­maient depuis longtemps ses doutes quant à la teneur des choix de son mari. Ce con­tre­point, qui vient saper le réc­it de réus­site per­son­nelle qu’il entre­tient lui-même, ne con­duit au con­traire qu’au redou­ble­ment de sa céc­ité, avec pour final­ité de le ren­dre totale­ment inca­pable de regarder le monde qui l’entoure en face, jusque dans sa plus proche intim­ité. Tan­dis qu’on observe cet homme seul, qui marche les yeux écar­quil­lés le long d’un train plein de sym­pa­thisants nazis en espérant fébrile­ment pou­voir y pren­dre place, Emmanuel Marre nous donne en revanche très claire­ment à voir les mul­ti­ples aveu­gle­ments de ce « petit mon­sieur », dont le seul salut aura été en fin de compte celui dont il grat­i­fia le Maréchal.

Notes

Notes
↑1 Le mot est de Peter Watkins
↑2 Les dif­férents textes du récent Vichy, His­toire d’une dic­tature, dirigé par Lau­rent Joly, jet­tent notam­ment de nou­veaux éclairages sur les par­cours sin­ueux de plusieurs dig­ni­taires de l’État français et sur la façon dont s’est impro­visé le nou­veau régime en quelques mois.