Vers la fin de Hair, Paper, Water, Mme Hậu et son petit-fils glis­sent sur une riv­ière à bord d’une bar­que où se trou­ve égale­ment la caméra Bolex 16mm avec laque­lle est tourné le film. Remon­tée à la main avant chaque prise, elle ne peut tourn­er qu’environ vingt-cinq sec­on­des. Cette con­trainte implique une saisie frag­men­taire du réel, faite de gestes et d’impressions recueil­lis à la volée – ici une main effleu­rant la sur­face, une autre se posant sur la roche, etc. Sur ces images, la voix de Mme Hậu racon­te sa nais­sance dans une grotte du cen­tre du Viet­nam, vers laque­lle l’embarcation se dirige peu à peu. La séquence fait ain­si coex­is­ter une atten­tion con­stante au présent et le retour d’un sou­venir plus ancien, comme le film mêle par ailleurs gestes quo­ti­di­ens, réminis­cences, rêves ou encore visions dont le statut demeure incer­tain. Leur suc­ces­sion n’est pour­tant pas entière­ment libre et obéit à une cer­taine logique. Une même scène d’apprentissage revient régulière­ment : Mme Hậu égrène dans sa langue natale, le rục, une série de mots (feu, glace, rêve, cheveux, papi­er, eau…) qui s’inscrivent à l’écran avant que son petit-fils ne les répète. Nico­las Graux et Trương Minh Quý exploitent les vir­tu­al­ités pic­turales de ce mantra pour inven­ter une forme d’imagier sen­si­ble. Lorsque le mot « pluie » s’inscrit à l’écran, il se super­pose à un plan aux accents tarkovskiens : la caméra part des gouttes qui tombent d’une poutre, puis descend jusqu’aux bar­ques et au paysage sous l’averse. Le plan ne s’écarte pas vrai­ment de ce qu’il nomme ; il en fait vari­er l’échelle, de la goutte isolée à un monde entière­ment tra­ver­sé par l’eau. À « pluie » suc­cède alors « inon­da­tion », comme si le film por­tait le même élé­ment à un degré supérieur d’intensité. L’eau n’est plus seule­ment observée dans ses dif­férentes man­i­fes­ta­tions : elle impose à la séquence son rythme et sa matière. De telle sorte que l’image, plutôt que d’illustrer chaque terme, cherche à en fig­ur­er l’ampleur sen­si­ble et émo­tion­nelle. L’inscription à l’écran nous livre le sens du mot, tan­dis que les plans font appa­raître le monde dont il con­serve la trace.

Ce tra­vail sur la part sen­si­ble des choses et de la matière ne passe toute­fois pas par les images seules : comme la Bolex 16 mm n’enregistre pas le son, la matière audi­ble de chaque scène est élaborée après coup, à par­tir de voix, de bruits et d’ambiances recueil­lis séparé­ment. Loin d’être réal­iste, cette recon­sti­tu­tion extrait cer­tains bruits qui sont ensuite exac­er­bés. Ain­si, lorsque la bar­que vogue sur la riv­ière, on entend avec une pré­ci­sion presque tac­tile la coque fendre l’eau, la pagaie en creuser la sur­face et les insectes s’agiter autour. Si ces bruits appar­ti­en­nent bien à la sit­u­a­tion filmée, une écoute ordi­naire ne les isol­erait pas simul­tané­ment avec une telle net­teté. Par ce tra­vail de « gros plan sonore », là aus­si tarkovskien dans l’esprit, les élé­ments acquièrent dès lors une durée et une présence presque physiques. Le même grossisse­ment s’applique aux mots réc­ités en rục : une fois inscrits à l’écran, ils passent de la voix de Mme Hậu à celle de son petit-fils, chargés d’un tim­bre, d’un rythme et d’un souf­fle qui leur don­nent une cer­taine épais­seur.

Ce vieux rêve qui bouge

Ce dis­posi­tif a toute­fois son revers : lorsque les cor­re­spon­dances se relâchent, le mon­tage court le risque de l’empilement. L’ordre des frag­ments peut alors paraître inter­change­able et leur suc­ces­sion nour­rit davan­tage une atmo­sphère qu’elle ne tisse des rap­ports pré­cis. A con­trario, le film n’est jamais aus­si fort que lorsqu’il déploie, à par­tir d’un seul motif, une séquence entière. Le mot « rêve » en donne l’exemple le plus ample. Mme Hậu racon­te le songe qu’elle a fait la nuit précé­dente, où sa mère défunte lui est apparue, lui a caressé les cheveux et lui a demandé de revenir « à la mai­son », c’est-à-dire dans la grotte où elle est née. À ce réc­it se super­posent des plans de Mme Hậu déam­bu­lant dans Saï­gon et dans un cimetière, puis ceux d’un train fen­dant le paysage, à bord duquel les pas­sagers sont endormis. Le bruit réguli­er des roues sur les rails rap­pelle ici la tra­ver­sée vers la Zone dans Stalk­er ; le train devient à son tour un lieu de tran­sit entre plusieurs strates de réal­ité, faisant com­mu­ni­quer Saï­gon et la région natale, le voy­age entre­pris et le retour rêvé vers la grotte, les pris­es sur le présent et les réminis­cences du passé. Les lieux et tem­po­ral­ités ne se suc­cè­dent alors plus chronologique­ment : ils se déposent dans les mêmes images et les mêmes sons, pour com­pos­er une forme de généalo­gie de la mémoire.

En faisant du rục le principe même de son mon­tage, Hair, Paper, Water place donc au cen­tre de sa forme une langue reléguée aux marges du pays. Le film ne pré­tend pas pour autant exhumer et sauver les ves­tiges d’un monde dis­paru ; la répéti­tion des mots par le petit-fils mon­tre au con­traire une langue encore vivante, saisie dans le mou­ve­ment frag­ile de sa trans­mis­sion. En con­tre­point, la scène où celui-ci apprend l’anglais à l’école est révéla­trice. Elle repose elle aus­si sur l’énonciation et la répéti­tion des mots, mais demeure beau­coup plus mécanique. Deux régimes de trans­mis­sion s’opposent : l’un ramène l’apprentissage à l’acquisition d’équivalents stan­dard­is­és, tan­dis que l’autre déploie autour des mots un champ d’images, de sen­sa­tions et de réc­its. La langue mon­di­al­isée, soutenue par l’institution sco­laire, n’occupe ain­si qu’un espace restreint dans le film, là où le rục, pour­tant minori­taire, en rythme la pul­sa­tion. À cette inver­sion de la hiérar­chie des langues répond celle des lieux : bien que Saï­gon soit au cœur du réc­it et con­stitue la des­ti­na­tion appar­ente du voy­age, la métro­pole demeure étrange­ment périphérique au sein du mon­tage. Elle n’est pas exclue, mais se trou­ve indis­tincte­ment amal­gamée au ruban d’images. Le geste poli­tique tient à ce ren­verse­ment du regard : la grotte n’est plus envis­agée depuis Saï­gon, c’est Saï­gon qui l’est depuis la grotte.