On avait quit­té le cinéaste alle­mand Ulrich Köh­ler avec In My Room, curieux con­te post-apoc­a­lyp­tique où un per­son­nage en crise se trans­for­mait en Robin­son. Il revient ici avec une mise en abyme, en fil­mant la nais­sance d’un amour véri­ta­ble entre les deux acteurs prin­ci­paux d’un film – une adap­ta­tion abra­sive du mythe de Médée par une cinéaste française, tournée à Dakar (Médée y incar­ne une blanche rejetée des autochtones). Le long pro­logue de Gav­a­gai, et autres malen­ten­dus – une fin de tour­nage chao­tique sur le lit­toral de la cap­i­tale séné­galaise, qui frise volon­taire­ment la car­i­ca­ture par son cli­mat pesant et ses ten­sions abon­dantes – sert ain­si de point de départ à l’histoire entre Maja (Maren Eggert), actrice blanche alle­mande, et Nourou (Jean-Christophe Fol­ly), acteur noir séné­galais rési­dant en France. Séparés par la fin du tour­nage, les deux comé­di­ens se retrou­vent ensuite à l’occasion de la pre­mière du film lors de la Berli­nale. En dépit d’un inci­dent devant l’hôtel des fes­ti­va­liers – lorsque Nourou nar­gue un vig­ile qui lui enjoint ensuite de présen­ter son accrédi­ta­tion et ses papiers – les deux per­son­nages sont de nou­veau attirés l’un par l’autre. Mais les scènes les mon­trant côte à côte dans la grande salle de Pots­damer Platz, révè­lent l’écart entre la tra­jec­toire de leur rela­tion et celle du cou­ple mythique qu’ils incar­nent à l’écran. Ponc­tu­ant le réc­it, les images de l’adap­ta­tion appa­rais­sent en effet fidèles à l’esprit par­ti­c­ulière­ment som­bre du mythe. Focal­isées sur la trahi­son de Jason et ses retombées san­guinaires (c’est-à-dire entraî­nant les époux jusque dans la folie et la mort), elles dif­fèrent de l’histoire de Maja et Nourou, qui sem­blent à l’inverse ten­dre petit à petit vers une forme de douceur et d’humanisme – entre eux mais égale­ment envers les autres. Ain­si de l’escapade de l’acteur durant la pro­jec­tion afin de retrou­ver et dis­cuter paci­fique­ment avec le vig­ile qui, sus­pec­té de racisme, a été démis de ses fonc­tions.

La con­struc­tion dra­ma­tique en deux intrigues par­al­lèles – le film dans le film et celui l’encadrant –, génère de la sorte des jeux de miroirs, notam­ment avec deux per­son­nages joués par une même inter­prète, Médée et Maja, égale­ment mère. Le seg­ment le plus émou­vant du film est d’ailleurs celui qui se resserre sur le quo­ti­di­en de l’actrice à Berlin, ryth­mé par la garde alternée de sa fille. C’est le cas dans une scène qui pour­rait s’apparenter à une con­fronta­tion clas­sique entre par­ents divor­cés : avant que l’enfant ne quitte avec son père l’appartement de sa mère, tous les trois chantent dans sa cham­bre une comp­tine au piano. On devine alors que ce rit­uel musi­cal empli de ten­dresse a pour but de l’apaiser pour qu’elle souf­fre le moins pos­si­ble de la sépa­ra­tion de ses par­ents.

Un autre aspect séduisant de Gav­a­gai réside dans sa façon de filmer Dakar. Qu’il s’agisse des couliss­es du tour­nage durant le pro­logue ou des scènes du film dans le film, la net­teté numérique de la pho­togra­phie est comme con­t­a­m­inée par le bouil­lon­nement de la ville, à l’instar des corps, tou­jours en mou­ve­ment et luisants de sueur. Si l’approche de la cinéaste pour son adap­ta­tion est dis­cutable (cf. la con­férence de presse laborieuse où il lui est demandé si elle a fait « un film pour les Blancs ? »), le regard excen­trique et mod­erne qu’elle pose pour­tant sur la tragédie antique ménage un réel trou­ble à l’image. Tournée en décors naturels et prin­ci­pale­ment en extérieur, sa ver­sion du mythe four­mille d’anachronismes – les per­son­nages cos­tumés se dépla­cent en jet-ski et motocross dans le Dakar d’aujourd’hui, por­tent des sacs plas­tiques ou encore des TN aux pieds – qui fondent entre autres l’ensemble dans une même palette inédite, bigar­rée et scin­til­lante, presque étouf­fante. C’est à cet endroit que l’on com­prend son choix du lit­toral obstrué et labyrinthique de la ville pour met­tre en scène sa Médée.