Fig­ure de proue de la nou­velle généra­tion des réal­isa­teurs brésiliens, Toni Ven­turi réalise avec Lat­i­tude zéro un drame sin­guli­er et provo­cant inspiré d’une pièce de théâtre du dra­maturge Fer­nan­do Bonas­si. Du texte ini­tial il ne reste presque rien si ce n’est le sen­ti­ment très théâ­tral de con­fronta­tion physique dans un lieu clos. La mise en scène de Toni Ven­turi assume bril­lam­ment la pater­nité du film car les ger­mes du pre­mier texte, bien qu’­ef­facés, sem­blent cir­culer dans les souter­rains du film, agir dans ses pro­fondeurs et provo­quer un trem­ble­ment dans sa matière. En découle une œuvre qui pro­pose une explo­ration physique des poten­tial­ités de l’ac­teur: un vieux fan­tasme théâ­tral régulé par une mise en espace pure­ment ciné­matographique. Cette ten­sion formelle recueille une ten­sion poli­tique. Car comme sou­vent au ciné­ma, la mise en mou­ve­ment de forces antag­o­nistes provoque des sur­gisse­ments dra­ma­tiques…

Dans l’im­men­sité déser­tique du Nordeste brésilien, deux êtres seuls lut­tent pour sur­vivre. Lena, enceinte de plusieurs mois, est assise sur une chaise, au milieu d’une pièce type saloon. Dans l’ob­scu­rité de la salle vide, éclairée seule­ment par quelques bou­gies, elle se caresse les jambes, le ven­tre puis le sexe. Le spec­ta­teur lit dans le regard farouche et fiévreux de Lena la soif d’amour d’un être seul. Il n’a pas fal­lu plus d’un plan à Toni Ven­turi pour affirmer silen­cieuse­ment ce qui s’af­fiche d’emblée comme un par­ti pris esthé­tique: son film évit­era tout psy­chol­o­gisme inhérent au mélo­drame tra­di­tion­nel; rien ne nous est don­né pour percer la matière. Notre regard reste en sur­face, sus­pendu à ce qu’il voit, stim­ulé par ce qu’il essaye de com­pren­dre. De la même façon que les autres plans du film, ce pre­mier trav­el­ling donne des indices, sans renier pour autant un cer­tain goût pour l’énig­ma­tique. Toni Ven­turi inscrit son drame dans un lieu en pleine décrépi­tude, délais­sé par l’hu­main. La mise en scène refuse la trans­parence, c’est au spec­ta­teur de pren­dre en charge le déroule­ment du réc­it, d’es­say­er de combler les trous que la nar­ra­tion directe laisse par­fois béants. Il y a dans cette façon de procéder, un réflexe de cinéaste: celui de con­vo­quer le spec­ta­teur au cœur du film.

Car Lat­i­tude zéro est avant tout une œuvre sur le rap­port à l’autre et plus générale­ment sur la ren­con­tre. Celle d’un cinéaste avec son spec­ta­teur, mais celle aus­si de Lena avec Vilela, un ancien polici­er qui trou­ve refuge chez elle, à « La Dame d’or », un restau­rant routi­er qui a vécu autre­fois grâce à la prox­im­ité d’une mine d’or. D’abord hos­tile, Lena finit par accepter la présence de cet hôte. Il restau­re le lieu et finit par con­quérir son cœur aride. Toni Ven­turi resserre son drame sur ses per­son­nages: d’o­rig­ine mod­este, ils n’ont pas le temps de se pos­er des ques­tions exis­ten­tielles. Ils n’al­i­mentent pas de fan­taisies roman­tiques car ils lut­tent seule­ment pour sur­vivre.

Dans Lat­i­tude zéro, la ren­con­tre est aus­si une con­fronta­tion qui prend toute son ampleur dans le traite­ment visuel de l’e­space. Deux lieux tra­versent le film de façon cir­cu­laire: la salle de restau­rant et le camp d’or­pailleur lais­sé à l’a­ban­don. Deux lieux aux­quels cor­re­spon­dent des valeurs de plan dif­férents: aux plans ser­rés qui com­pressent l’e­space et créent un sen­ti­ment d’en­fer­me­ment répon­dent les plans d’ensem­ble de la mine dans lesquels l’e­space pré­domine sur l’homme. Cette façon de filmer se réper­cute dans toute le film et con­court à le met­tre en bran­le, à lui don­ner son mou­ve­ment, son rythme. C’est dans ce va-et-vient formel que sur­git la pre­mière dimen­sion du poli­tique: là où il y a un sen­ti­ment d’en­fer­me­ment, et donc par con­séquent une men­ace de rétré­cisse­ment (aus­si bien spa­tiale que dra­ma­tique puisque la nar­ra­tion sem­ble par­fois blo­quée), la matière ciné­matographique est égale­ment por­teuse d’un sen­ti­ment d’ou­ver­ture qui con­fine à l’ex­plo­sion. Toni Ven­turi con­fes­sait lors d’un entre­tien: « c’est un film sur la femme brésili­enne et une métaphore de mon pays, un Brésil vio­lent, injuste, aux fortes iné­gal­ités. » En ren­dant compte des injus­tices de son pays et d’une cer­taine souf­france sociale, le réal­isa­teur crée une res­pi­ra­tion, une ouver­ture, dans laque­lle la réflex­ion poli­tique peut s’en­gouf­fr­er.

Le tra­vail sur les valeurs de plan devient plus générale­ment un procédé styl­is­tique pour le réal­isa­teur afin de métapho­ris­er son pays. Que l’im­age com­presse les per­son­nages ou qu’elle les englobe dans l’e­space envi­ron­nant, elle con­court à créer dans tous les cas un même sen­ti­ment de déni. Le com­porte­ment des per­son­nages réper­cute aus­si ce tra­vail formel. Lena, résignée et sauvage, est enfer­mée dans sa des­tinée, enfon­cée dans les pro­fondeurs d’une vie qu’elle ne désire pas. C’est une force d’in­er­tie. Vilela lui apporte de l’én­ergie, du mou­ve­ment. Son explo­siv­ité est le moteur du film. Mais sa vital­ité est une force vide qui ne mène à rien. À la manière de la con­fronta­tion qui s’ex­erce entre les deux types de plans et que l’on retrou­ve de façon obses­sion­nelle dans le film, la ren­con­tre entre les deux per­son­nages ne peut être égale­ment que bru­tale. Leur rela­tion vio­lente et pas­sion­née est des­tinée à se con­sumer comme le feu. Dans Lat­i­tude zéro quand il y a ren­con­tre, il y a con­fronta­tion et par con­séquent ten­ta­tion de néga­tion.

La mise en scène très physique de Toni Ven­turi assume une col­li­sion dra­ma­tique entre la tragédie mod­erne et la fable intimiste. Le réal­isa­teur établit une dis­tance avec ses per­son­nages qui empêche le sen­ti­ment d’empathie de se déploy­er. Dès lors ce n’est plus for­cé­ment Lena et Vilela qui nous intéressent, mais bien plutôt, ce qu’ils représen­tent, auréolés d’une mytholo­gie poli­tique. En évi­tant le dis­cours didac­tique et ennuyeux des films à thèse, Ven­turi réalise un film sub­ver­sif et décisif sur la con­di­tion de l’homme isolé. Après O Vel­ho, A His­to­ria de Luiz Car­los Prestes, et dans l’at­tente de Cabra-Cega, le réal­isa­teur reste fidèle à son ambi­tion de cinéaste purgeur et provo­ca­teur.