Des Fleurs pour Tokyo s’ouvre sur une très belle série de sou­venirs où l’on voit une famille pass­er quelques jours dans une mai­son de cam­pagne. Si rien n’annonce encore explicite­ment le drame à venir, le rythme alan­gui de ces dix pre­mières min­utes laisse déjà pour­tant affleur­er une pro­fonde mélan­col­ie. Ain­si, un sim­ple échange de bal­lon entre le père et son fils se pro­longe bien au-delà de sa fonc­tion nar­ra­tive, lais­sant s’installer la douceur frag­ile d’un instant déjà men­acé de dis­pari­tion. Cette sus­pen­sion passe aus­si par un remar­quable tra­vail sonore : dans le jardin, le chant con­tinu des gril­lons sem­ble envahir tout l’espace, quand dans la cham­bre où les par­ents se retrou­vent enfin seuls, le silence, presque absolu, donne soudain à chaque parole un poids par­ti­c­uli­er. Au cœur de cette séquence demeure une fig­ure qui échappe sans cesse au regard : la mère. Au début du film, un plan de route la sépare d’abord du reste de la famille. Tan­dis que le père et les enfants la tra­versent, elle demeure seule sur le trot­toir, retenue par le défilé des voitures et des camions. À par­tir de là, la mise en scène ne cesse de dif­fér­er l’accès au per­son­nage : filmée de dos, reléguée au fond des cadres, enfer­mée dans des sur­cadrages dess­inés par les portes ou fenêtres, elle paraît en retrait du groupe. Même le long champ-con­trechamp qui la réu­nit à son mari ne rompt jamais cette dis­tance : son vis­age demeure à moitié englouti dans l’ombre, ses larmes à peine per­cep­ti­bles. Un dernier panoramique pro­longe enfin ce geste : alors que le père descend rejoin­dre ses enfants, la caméra pour­suit seule son mou­ve­ment jusqu’au couloir et à l’escalier plongés dans l’obscurité, au bout desquels on devine que la mère est seule, inac­ces­si­ble. Le film ne révèle pas encore sa dis­pari­tion mais il la pré­pare, plan après plan.

Le retour au présent mar­que toute­fois un net infléchisse­ment de cette inspi­ra­tion formelle, vis­i­ble en par­ti­c­uli­er dans la manière de filmer Tokyo. Les tra­ver­sées en voiture, bercées par un syn­thé lo-fi alors que défi­lent les façades, cristallisent ce glisse­ment : à con­trario du pre­mier seg­ment du film où les enjeux étaient spa­tial­isés, Tokyo appa­raît de son côté davan­tage comme une sur­face à con­tem­pler. Les cadres rec­tilignes, les sur­cadrages et le goût pour l’ar­chi­tec­ture finis­sent alors par faire sys­tème : les per­son­nages sont inlass­able­ment retenus dans des com­po­si­tions assez uni­formes, dont l’élégance tend moins à révéler les sin­gu­lar­ités de chaque scène qu’à les fon­dre dans une même tonal­ité mélan­col­ique.

Le drame se déplace alors presque entière­ment du côté des dia­logues, qui pren­nent en charge les retrou­vailles entre le père et ses enfants, les aveux de cul­pa­bil­ité ou les sen­ti­ments con­trar­iés des uns et des autres. La longue con­ver­sa­tion finale entre le frère et la sœur en con­stitue l’ex­em­ple le plus man­i­feste : mal­gré les lumières de la ville qui envelop­pent la scène, le champ-con­trechamp demeure d’une grande neu­tral­ité, ryth­mé unique­ment par les répliques. Par instants, le film retrou­ve néan­moins cette pré­ci­sion qui avait séduit dans le pro­logue. Lorsque le père et son fils se font enfin face, séparés par une baie vit­rée, le logo de l’entreprise d’architecture, fait de diag­o­nales et de cer­cles entremêlés, se super­pose au vis­age du jeune homme. À cet instant, le son s’in­ter­rompt, les plans s’al­lon­gent : pen­dant quelques sec­on­des, l’e­space rede­vient le véri­ta­ble foy­er du drame. Mais ces quelques per­cées restent l’exception : à force de tout envelop­per dans une même douceur con­tem­pla­tive, Des Fleurs pour Tokyo laisse l’émotion à l’état de promesse.