Érup­tion repose sur une métaphore sim­ple : la pas­sion amoureuse serait sem­blable à un vol­can prêt à entr­er en érup­tion. Mieux encore, cer­taines idylles pos­séderaient le pou­voir mys­térieux de réveiller les mon­tagnes endormies. C’est du moins ce que se racon­tent Nel (Lena Góra) et Bethany (Char­li XCX), amies et anci­ennes amantes per­suadées que leurs retrou­vailles provo­quent sys­té­ma­tique­ment des érup­tions quelque part sur la planète. Rebe­lote : tan­dis que Bethany, sur le point d’être demandée en mariage par son com­pagnon Rob (Will Mad­den), débar­que à Varso­vie pour retrou­ver Nel, l’Etna entre en érup­tion et bous­cule son voy­age. La jeune femme fuit alors la sta­bil­ité de son présent pour retrou­ver les sec­ouss­es de cette pas­sion anci­enne. Ce point de départ pour­rait annon­cer un mélo­drame roman­tique aux accents fan­tas­tiques, mais Peter Ohs choisit une autre voie. Le car­ac­tère grandil­o­quent de cette mytholo­gie vol­canique se heurte en effet con­stam­ment à une mise en scène mod­este, proche de l’esthétique du mum­blecore. Écrit de manière col­lab­o­ra­tive avec les inter­prètes, le film priv­ilégie les con­ver­sa­tions flot­tantes, les déam­bu­la­tions urbaines et les sit­u­a­tions légère­ment absur­des plutôt que les grands élans dra­ma­tiques. Cette fric­tion entre le lyrisme et une forme de dés­in­vol­ture con­stitue son prin­ci­pal charme : là où les per­son­nages se rêvent en héroïnes d’une grande his­toire d’amour cos­mique, la mise en scène les ramène sans cesse à la banal­ité du quo­ti­di­en, à leurs mal­adress­es et à leurs hési­ta­tions.

Dès les pre­mières min­utes, Ohs affirme ce dou­ble mou­ve­ment en con­frontant des plans de vol­cans en érup­tion avec des vues de Varso­vie, le tout accom­pa­g­né d’une musique pop polon­aise aux accents kitsch. Les car­tons col­orés qui inter­rompent régulière­ment le réc­it en reprenant par­fois une couleur du décor (le bleu du ciel ou le rose d’une enseigne) con­fèrent au film une légèreté ludique qui désamorce l’emphase du sym­bol­isme amoureux. Le cinéaste trou­ve égale­ment une forme de poésie dans la ville elle-même : Varso­vie devient le théâtre d’une errance sen­ti­men­tale struc­turée autour de deux tem­po­ral­ités : si les journées sont dévolues aux oblig­a­tions du quo­ti­di­en et au plan­ning touris­tique prévu par Rob, les nuits avec Nel ouvrent un espace plus éthéré, peu­plé de ren­con­tres imprévues. C’est dans cette géo­gra­phie urbaine que le film se déploie, entre mytholo­gies roman­tiques et résis­tance comique à cet hori­zon. Lorsque Nel sur­prend Bethany sous sa fenêtre après avoir mys­térieuse­ment sen­ti sa présence pen­dant plusieurs jours, elle se moque alors du retour de son amie : « Tu trou­ves ça mar­rant d’être sous mon bal­con ? C’est pas Roméo et Juli­ette ». Plus loin, quand les deux femmes racon­tent avec ent­hou­si­asme leur théorie vol­canique à un artiste améri­cain, celui-ci leur répond avec un prag­ma­tisme désar­mant : « En quoi c’est drôle ? Les vol­cans tuent vrai­ment des gens. »

Ce qui intéresse véri­ta­ble­ment Ohs n’est de fait pas la romance elle-même, mais le désir de croire que la pas­sion obéit à une logique secrète. Ain­si, les vol­cans impor­tent moins que le besoin qu’ont les per­son­nages de trans­former le hasard en néces­sité. Plus que la relance d’une pas­sion inex­tin­guible, le retour de Bethany vers Nel évoque une ten­ta­tive de réen­chanter sa pro­pre his­toire, de lui don­ner la forme et la force d’un des­tin. Le film ne juge jamais cette aspi­ra­tion, pas plus qu’il ne con­damne l’é­goïsme de Bethany ou la placid­ité de Rob. Le cinéaste regarde ses per­son­nages avec une bien­veil­lance moqueuse, comme s’il recon­nais­sait dans leurs com­porte­ments quelque chose de pro­fondé­ment humain : la ten­dance à vouloir faire de sa pro­pre vie un réc­it excep­tion­nel. Cette légèreté con­stitue cepen­dant aus­si la lim­ite du film. À force de main­tenir une dis­tance ironique avec son sujet, Érup­tion peine par­fois à lui don­ner une véri­ta­ble épais­seur émo­tion­nelle. Le refus du drame est stim­u­lant, mais laisse égale­ment l’im­pres­sion d’un film qui hésite à s’a­ban­don­ner com­plète­ment à ses pro­pres élans. Reste un objet attachant, sou­vent drôle, qui trans­forme Varso­vie en ter­rain de jeu mélan­col­ique pour des per­son­nages en quête de sens. Comme ses vol­cans imag­i­naires, Érup­tion pro­duit davan­tage de petites sec­ouss­es que de véri­ta­bles défla­gra­tions.