Ce texte est extrait de notre numéro papi­er n°2, disponible ici à la com­mande : https://www.helloasso.com/associations/critikat-com/collectes/critikat-numero‑2

Du 22 avril au 24 mai, la Ciné­math­èque française pro­po­sait une vaste rétro­spec­tive dédiée à Robert Alt­man. Pour l’occasion, nous avons souhaité dis­cuter de son œuvre avec Jean-Bap­tiste Thoret, qui a signé le texte de présen­ta­tion de cette rétro­spec­tive. L’occasion de con­tredire quelques clichés qui col­lent au réal­isa­teur de M*A*S*H et Nashville, et de revenir sur ce que cette fil­mo­gra­phie icon­o­claste racon­te des États-Unis de la fin du XXe siè­cle.

Dans votre texte pour la Ciné­math­èque française, vous écrivez que « l’histoire du ciné­ma n’encombre pas » Robert Alt­man. Qu’entendez-vous par cette for­mule ? Dans quelle lignée de cinéastes, s’il y en a une, s’in­tè­gre Alt­man ?

Robert Alt­man est né au milieu des années 1920, comme Arthur Penn, Sid­ney Lumet, John Franken­heimer ou Sam Peck­in­pah. Autrement dit, il n’appartient au jeune ciné­ma des années 1970 que par con­tin­gence, même s’il utilis­era pleine­ment la lib­erté et l’audace créa­trice per­mis­es par la péri­ode. Quand il réalise M*A*S*H (1970), qui le place sur la carte du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, Robert Alt­man a quar­ante-cinq ans. Et con­traire­ment à beau­coup de ses con­tem­po­rains, il n’a jamais eu comme pro­jet de nouer une con­ver­sa­tion cri­tique avec le ciné­ma clas­sique. Ce qui ne veut pas dire qu’Altman ne le con­naît pas : je pense que si on devait trac­er une généalo­gie de son style, on trou­verait l’essentiel de ses fonde­ments chez Howard Hawks, aus­si bien dans ses films les plus con­nus que dans les plus tardifs, comme Ligne rouge 7000 (1965). Les car­ac­téris­tiques que l’on asso­cie à Alt­man – la cacoph­o­nie nat­u­ral­iste, le réc­it choral, le por­trait sans fard d’une com­mu­nauté – trou­vent en grande par­tie leur orig­ine chez Hawks. Il suf­fit de voir ses comédies des années 1930 et 1940 comme L’Impossible Mon­sieur Bébé (1938) ou Allez couch­er ailleurs (1949), pour y trou­ver déjà des dia­logues qui se chevauchent, cet « over­lap­ping » qui va pren­dre des pro­por­tions démesurées et devenir une péti­tion de principe chez Alt­man.

Donc Alt­man a bien sûr vu beau­coup de films, et même élu cer­tains cinéastes clas­siques comme ses mod­èles. Sim­ple­ment, la ques­tion de savoir com­ment ses pro­pres films s’in­scrivent dans l’histoire du ciné­ma ne l’in­téresse pas. Il dis­ait par exem­ple qu’avec John McCabe (1971), il avait eu envie « de faire un west­ern comme si on n’en avait jamais fait aupar­a­vant », qui puisse exis­ter au-delà des références au genre. Pour trou­ver une réal­ité de l’Ouest, Alt­man va enjam­ber toute l’histoire ciné­matographique du west­ern et la façon dont le genre a fic­tion­nal­isé la réal­ité de l’histoire. Ce qui place le spec­ta­teur dans une posi­tion para­doxale. D’un côté, il a le sen­ti­ment de n’avoir jamais vu l’Ouest de cette manière, comme un lieu presque con­tem­po­rain qu’il pour­rait habiter ; et en même temps, il a, comme dis­ait Gilles Deleuze, un « essaim d’abeilles dans la tête » com­posé des codes et de la mytholo­gie du genre : l’ar­rivée de l’é­tranger, le duel final, la femme à séduire, les cat­tle barons, etc. McCabe est une col­lec­tion de clichés, mais qu’Altman traite par défla­tion, par exem­ple en faisant rapi­de­ment tomber le héros joué par War­ren Beat­ty de son piédestal ou en per­tur­bant le règle­ment de compte final entre McCabe et les trois tueurs par l’incendie de l’église qui, lui, mobilise toute la pop­u­la­tion. Le con­traire du finale du Train sif­flera trois fois ! Même chose dans la longue ouver­ture du Privé (1973), adap­té de Ray­mond Chan­dler, qui retarde pen­dant près de dix min­utes le moment où on va recon­naître Philip Mar­lowe (Elliott Gould), le per­son­nage de Chan­dler. Le héros du film sem­ble tou­jours être à la fois Mar­lowe et à côté de Mar­lowe, rechig­nant à jouer le rôle qu’on lui a assigné. La séquence de l’interrogatoire à ce niveau est ver­tig­ineuse : Mar­lowe fait du « méta » en per­ma­nence, antic­i­pant les ques­tions qu’on va lui pos­er et les répons­es qu’on attend qu’il donne, s’amusant par avance des con­ven­tions de ce type de scènes arché­typ­ales. Alt­man s’amuse avec les clichés, mais je ne crois pas qu’il soit fon­da­men­tale­ment un cinéaste de la cri­tique des gen­res qui, en réal­ité, l’intéressent peu en tant que tels.

John McCabe (1971) | © Warn­er Bros Dis­tri­b­u­tion France ; Le Privé (1973) | © Capric­ci Films

Quand Alt­man devient un cinéaste de pre­mier plan au début des années 1970, il a déjà tra­vail­lé au ciné­ma ou à la télévi­sion depuis plus de quinze ans. À par­tir de quand son style car­ac­téris­tique se pré­cise ?

M*A*S*H con­stitue vrai­ment son acte de nais­sance artis­tique, même si c’est à mon avis loin d’être son meilleur film. Son style est encore en ges­ta­tion. En 1970, Alt­man a tra­vail­lé sur des séries télévisées, notam­ment Bonan­za ou Alfred Hitch­cock présente, signé des films moins per­son­nels comme Objec­tif Lune (1967), qui est cela dit très « hawk­sien ». C’est avec M*A*S*H qu’Altman pose, de façon plus ou moins con­va­in­cante, ce qui l’intéresse vrai­ment : c’en est fini du réc­it clas­sique cen­tré sur un ou deux per­son­nages ; il s’agit plutôt de cern­er un « milieu ». Cet hôpi­tal de Corée – dont tout le monde com­prend qu’il reflète le Viet­nam – con­stitue une ver­sion minia­ture de ces milieux qu’Altman cherchera ensuite à cir­con­scrire : le monde de la san­té (Health, 1982), de la coun­try (Nashville) ou du jeu d’argent (Les Flam­beurs), la ville de Pres­by­ter­ian Church (John McCabe), Los Ange­les (Short Cuts) …  Les films de Robert Alt­man ne racon­tent pas l’his­toire de tel ou tel indi­vidu qui aurait été détaché des autres parce qu’il est excep­tion­nel ou emblé­ma­tique, ils décrivent des envi­ron­nements pré­cis. Et même lorsque les films sont cen­trés sur peu de per­son­nages, comme That Cold Day in the Park (1969), Trois Femmes (1977) ou Secret Hon­or (1984), ils décrivent égale­ment des milieux, mais qui sont cette fois men­taux ou intimes. Cette car­ac­téris­tique est cap­i­tale, parce qu’elle cham­boule inté­grale­ment le mode opéra­toire du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en. On remet les comp­teurs à zéro : il n’y a plus trois ou qua­tre per­son­nages prin­ci­paux qui ont droit de cité, mais quinze ou vingt, voire quar­ante-huit dans Un mariage (1978). Le principe d’identification aux héros n’opère donc plus du tout, et la dis­tinc­tion entre ce qui relève du pre­mier et de l’arrière-plan dis­paraît. À par­tir du Privé, Alt­man va ain­si sys­té­ma­tis­er l’utilisation de trav­el­lings hor­i­zon­taux, qui don­nent l’impression que la caméra elle-même cherche son sujet, son point d’ancrage. C’est l’un des rares cinéastes à ne pas avoir un rap­port cen­tripète aux plans, qui ne se focalise pas sur les acteurs stars – cela a d’ailleurs beau­coup per­tur­bé Gould et Suther­land pen­dant le tour­nage de M*A*S*H, qui en voulurent à Alt­man de ne pas leur prêter suff­isam­ment d’attention, aus­si bien sur le plateau que dans sa façon de les met­tre en scène.

Ses films sont, à ce titre, scan­daleuse­ment démoc­ra­tiques et plus dif­fi­ciles à suiv­re pour le spec­ta­teur, parce qu’à tout moment un fig­u­rant ou un per­son­nage de sec­ond plan peut par­a­siter la con­ver­sa­tion d’autres per­son­nages, s’accaparer une scène sans prévenir. C’est un pacte pro­posé au spec­ta­teur, une manière sin­gulière d’entrer dans le film et de le suiv­re qui n’appartient qu’au ciné­ma d’Altman. C’est ce qu’on voit typ­ique­ment à la fin de Nashville, l’un de ses chefs‑d’œuvre, quand le per­son­nage de Winifred (Bar­bara Har­ris), que le film avait gardé aux abor­ds du réc­it général, occupe, à la faveur du dénoue­ment, le cen­tre du cadre. C’est très per­tur­bant, mais c’est absol­u­ment logique, car toute hiérar­chie est abolie. Il y a un élan vital­iste chez Alt­man, qui s’intéresse aux endroits par lesquels la vie passe. Mais pour cela, il faut accepter que l’histoire ne soit plus celle de per­son­nages iden­ti­fiés, mais préex­iste au cadre lui-même, qu’on n’entende par­fois que des bribes de con­ver­sa­tions, qu’on ne com­prenne pas tout, qu’on suive une suc­ces­sion d’impressions… On voit bien d’ailleurs que même les cinéastes qui se sont inscrits volon­taire­ment dans ses pas une fois Alt­man revenu sur le devant de la scène avec The Play­er (1992), comme Paul Thomas Ander­son avec Mag­no­lia (1999) ou Steven Soder­bergh avec Traf­fic (2000), n’ont pas sa rad­i­cal­ité. Il faut se méfi­er de l’expression de film « choral » : il ne suf­fit pas d’en­tremêler six ou sept lignes nar­ra­tives clas­siques qui finis­sent inévitable­ment par se crois­er. Chez Alt­man, il n’y a pas de lignes nar­ra­tives claires, ou plutôt ce qui se passe à l’intérieur des micro-his­toires ne l’emporte pas sur ce qui se joue entre elles – je pense à cette séquence for­mi­da­ble entre Jack Lem­mon et Jen­nifer Jason Leigh dans Short Cuts qui, après avoir fait dévelop­per des pho­tos d’ordre privé, échangent par erreur leurs enveloppes et décou­vrent dans le regard de l’autre que leurs fan­tasmes appar­ti­en­nent aus­si à d’autres. Alt­man ne rejoue pas à l’échelle micro­scopique ce qu’il refuse à l’échelle du film. Il ne démul­ti­plie pas le principe clas­sique, il l’atomise. C’est un cinéaste de l’horizontalité et du refus de la cen­tral­ité, principe autori­taire qui fonde l’essentiel des films qui se pro­dui­saient hier et qui se font encore aujourd’hui. Il n’a d’ailleurs filmé que des villes couchées, comme dans Short Cuts (1993) ou Le Privé qui mon­trent un Los Ange­les éclaté, où les gens ne com­mu­niquent pas ou mal. Les per­son­nages passent leur temps à se regarder de loin, notam­ment à tra­vers des jumelles, comme une pop­u­la­tion d’étrangers, organ­isée en rhi­zomes. Et dans A Per­fect Cou­ple (1979), ils vont même jusqu’à faire appel à un ordi­na­teur pour pou­voir se ren­con­tr­er !

À tra­vers ce boule­verse­ment, c’est donc toute l’idée du peu­ple qui évolue. Pour moi, autour de cette ques­tion, l’histoire du ciné­ma améri­cain se découpe en trois temps : celui de John Ford, où la com­mu­nauté se con­stitue autour d’un idéal, ensuite celui de Hawks, où elle se rassem­ble autour d’objectifs pré­cis – d’où ses per­son­nages épris de pro­fes­sion­nal­isme –, et enfin celui de Robert Alt­man. Chez lui, le « peu­ple » n’existe plus du tout, c’est un patch­work d’entités qui s’imaginent vivre ensem­ble parce qu’elles se retrou­vent autour de quelques mar­queurs. Ils con­som­ment du Coca comme dans Nous sommes tous des voleurs, fêtent le bicen­te­naire du pays à Nashville, regar­dent des pubs à la télé, se soudent autour d’images pré­fab­riquées… C’est un « peu­ple » de con­som­ma­teurs. D’où la com­plex­ité du rap­port d’Altman aux clichés, qu’il démonte sans cesse tout en sachant que c’est la dernière chose qui fait tenir les indi­vidus ensem­ble. Et pour lui, le ciné­ma, comme la télévi­sion, la pub­lic­ité, la mode ou les ban­des dess­inées, est d’abord un pour­voyeur d’images qui nous façon­nent – c’est par exem­ple la référence à Bul­litt (1968) dans Brew­ster McCloud (1970) ou à Jean Har­low dans Kansas City (1996). C’est là qu’on voit qu’Altman est un enfant des soci­o­logues améri­cains à la Daniel J. Boorstin (qu’il cite explicite­ment dans Tan­ner ’88), préoc­cupés par la ques­tion de l’aliénation, de la con­som­ma­tion, de la pro­duc­tion d’images pub­lic­i­taires…

M*A*S*H (1970) | © Ingo Pre­minger Pro­duc­tions ; Nashville (1975) | © Para­mount Pic­tures

Ce que vous décrivez ren­voie à l’ouverture de Nashville, qui vis­ite les couliss­es d’un stu­dio d’enregistrement de musique coun­try. On y entend une chan­son évo­quant l’histoire de l’Amérique, avec comme refrain : « We must be doing some­thing right, to last two hun­dred years » (« Si l’on existe depuis deux cents ans, c’est que l’on doit faire quelque chose comme il faut »). Cette « chose » qui fait tenir la nation, c’est juste­ment le réc­it nation­al, le goût du spec­ta­cle.

Alt­man est d’ailleurs très sévère avec l’interprète de ce morceau, Heav­en Hamil­ton (Hen­ry Gib­son), qui s’imagine être un pili­er de la com­mu­nauté. On se rend vite compte que ses chan­sons ne sont que du cliché, des mots creux, qui intéressent Alt­man comme un moyen de remet­tre sur le tapis la ques­tion du peu­ple. Bon nom­bre de ses films se déroulent autour du 4 juil­let ou d’autres fêtes patri­o­tiques ; c’est par ailleurs l’un des cinéastes qui ont le plus filmé le dra­peau améri­cain et il n’a qua­si­ment jamais tourné hors des États-Unis… C’est vrai­ment ça, son sujet : qu’est-ce que c’est, être améri­cain ? Répon­dre à un même réc­it nation­al ? Avoir dans la tête les mêmes clichés pub­lic­i­taires ? D’où son intérêt pour la fab­rique des réc­its, comme dans Buf­fa­lo Bill et les Indi­ens (1976) ou Nashville.

Cette ques­tion du spec­ta­cle est cru­ciale et dis­tingue notam­ment Alt­man d’autres cinéastes du Nou­v­el Hol­ly­wood. Tem­porelle­ment, on pour­rait l’associer par exem­ple à Hal Ash­by, Bob Rafel­son, Syd­ney Pol­lack ou Alan J. Paku­la. Mais tous ces réal­isa­teurs suiv­ent deux lignes qui sont à mon avis très dif­férentes du ciné­ma d’Altman. La pre­mière, ce serait celle d’une relec­ture de l’histoire du point de vue des mar­gin­aux ou des opprimés, avec des films comme Bil­ly Jack (Tom Laugh­lin, 1971), Lit­tle Big Man (Penn, 1970) ou Sol­dat bleu (Ralph Nel­son, 1970). C’est une manière de res­saisir le ciné­ma clas­sique sans en con­tester pro­fondé­ment la forme – on change de côté, mais on recon­duit un même principe. Le ciné­ma cri­tique du Nou­v­el Hol­ly­wood forme alors un miroir inver­sé ou « cor­rigé » du ciné­ma clas­sique, pro­pa­gan­diste hol­ly­woo­d­i­en. Alt­man, lui, ne croit pas en un rap­port dialec­tique qui dis­tinguerait un bon et un mau­vais point de vue ; c’est un ciné­ma du « en même temps », de la coex­is­tence d’éléments par­fois con­tra­dic­toires. La sec­onde ligne, inner­vant notam­ment le ciné­ma du com­plot, c’est celle du secret, qui pos­tule l’existence d’une vérité cachée qu’il faudrait met­tre au jour en grat­tant une sur­face men­songère. Pour faire court, le Nou­v­el Hol­ly­wood croit qu’il y a du « caché » et du « mon­tré », alors que le ciné­ma de Robert Alt­man, pas du tout. Chez lui, tout est mon­tré, il filme une société qui crève non plus du secret, mais de la trans­parence per­ma­nente et de l’hypervisibilité. Que pro­duit un monde où tout est vis­i­ble ? C’est l’une des grandes ques­tions d’Altman. De fait, je dirais que ses films sont cri­tiques, mais pas satiriques : il n’y pas de masque à faire tomber, tous ses per­son­nages se don­nent exacte­ment tels qu’ils sont, presque comme de pures sur­faces.

Nashville (1975) | © Para­mount Pic­tures ; Buf­fa­lo Bill et les Indi­ens (1976) | © Splen­dor Films

Alt­man recon­duit cer­tains des gestes forts de la moder­nité européenne, comme la dis­pari­tion du per­son­nage prin­ci­pal et de l’architecture du réc­it clas­sique. Mais con­traire­ment à Rosselli­ni ou Anto­nioni (pour pren­dre des cinéastes emblé­ma­tiques), chez Alt­man, cela ne pro­duit pas une mise à nu ou un appel du vide, mais une sur­charge, un bouil­lon­nement.

La moder­nité européenne s’organise sou­vent autour de béances, de man­ques qui vont creuser dans le réc­it une dimen­sion méta­physique, comme dans L’Avventura (1960). Alt­man, plus nat­u­ral­iste et vital­iste, nous dit que ces man­ques, ces élé­ments qu’on ne com­prend pas, sont une par­tie inté­grante de la vie et des milieux qu’il représente. On a sou­vent le sen­ti­ment qu’on arrive dans ses films alors qu’ils ont déjà com­mencé, et qu’on les quitte sans que rien n’ait fon­da­men­tale­ment changé. Alors que le ciné­ma clas­sique nous don­nait l’impression qu’il n’y avait qu’une bonne façon d’entrer dans un film, par une séquence pré­cise à un moment pré­cis du réc­it, Alt­man ouvre le champ des pos­si­bles et ses films sem­blent grandir par le milieu. On pour­rait presque inter­ver­tir cer­taines scènes sans que l’équilibre général ne soit boulever­sé. Le ciné­ma sem­ble se rap­procher d’un pur acte d’enregistrement. La lacune, c’est une obses­sion de Robert Alt­man. Il entre­tient d’ailleurs un rap­port par­ti­c­uli­er à la mort, soit la béance absolue : il y a sou­vent chez lui des per­son­nages qui dis­parais­sent ou des enter­re­ments, mais tou­jours de manière curieuse­ment joyeuse, sans que les films s’appesantissent, comme si la mort était tou­jours avalée par la néces­sité de faire spec­ta­cle, ce qu’on voit de Buf­fa­lo Bill à The Last Show (2006), son dernier film. Les films d’Altman sont d’une incroy­able audace, mais ils n’oublient jamais totale­ment de faire spec­ta­cle – on voit bien là en quoi la moder­nité améri­caine sera tou­jours dif­férente de la moder­nité européenne.

Sur cette ques­tion du spec­ta­cle, vous met­tez en avant dans votre texte la mini-série Tan­ner ‘88, qui prend place durant la cam­pagne de la pri­maire du par­ti démoc­rate de 1988. Qu’est-ce qui fait selon vous de cette œuvre moins con­nue l’une des plus accom­plies d’Altman ?

C’est une mini-série de onze épisodes, tous réal­isés et co-écrits pour HBO par Alt­man et Gar­ry Trudeau [NDLR : car­i­ca­tur­iste célèbre et pro­duc­teur de télévi­sion]. L’idée vient de HBO, qui pen­sait que la cam­pagne, ayant lieu à la fin du deux­ième man­dat de Ronald Rea­gan et lais­sant le champ libre à de nom­breux can­di­dats poten­tiels, allait être un moment poli­tique for­mi­da­ble. Alt­man va y insér­er un faux can­di­dat, Jack Tan­ner, joué par Michael Mur­phy – qui campe une espèce de ver­sion solaire du per­son­nage de John Triplette qu’il inter­pré­tait dans Nashville. Et ce, sans dire au Par­ti démoc­rate que Tan­ner est une pure fab­ri­ca­tion. Toute la série, sorte de mock­u­men­tary précurseur, repose sur le fait que Mur­phy s’intègre par­faite­ment dans la cam­pagne, se mêle sans prob­lème aux autres can­di­dats, dans une per­méa­bil­ité totale entre le vrai et le faux. Ce qui est fasci­nant, c’est moins le tal­ent de Mur­phy et les straté­gies d’Altman que d’observer la facil­ité décon­cer­tante avec laque­lle le réel absorbe cette com­posante de fic­tion : finale­ment, Tan­ner n’est pas beau­coup plus « men­songer » que ses homo­logues authen­tiques qui occu­pent l’espace médi­a­tique. Avec cette idée d’une hyper­vis­i­bil­ité général­isée, on a le sen­ti­ment qu’Altman anticipe déjà la télé-réal­ité. C’est une série à redé­cou­vrir absol­u­ment, dont Alt­man dis­ait lui-même que c’était sa réal­i­sa­tion préférée, au milieu d’une fil­mo­gra­phie pour­tant vaste et loin d’être avare en grands films.

Tan­ner ’88 (1988) | © HBO