Le pre­mier plan de La Lib­er­tad Doble est presque iden­tique à celui qui ouvrait La Lib­er­tad en 2001 : éclairé par un feu de camp, Mis­ael, le bûcheron de la Pam­pa au cœur du pre­mier long-métrage de Lisan­dro Alon­so, mange de la viande tan­dis que des éclairs illu­mi­nent par inter­mit­tence l’arrière-plan plongé dans le noir. Toute la pre­mière par­tie de cette “suite” tar­dive prend ain­si l’allure d’un remake du film d’origine : Mis­ael accom­plit sen­si­ble­ment les mêmes gestes (couper des arbres à la hache ou à la tronçon­neuse, manger, dormir) à quelques vari­a­tions près (par exem­ple, il urine au lieu de défé­quer). Il ne s’agit cepen­dant pas d’une reprise plan par plan, puisque Alon­so cadre ici dif­férem­ment ces mêmes actions. Dans le pre­mier film, la caméra suiv­ait prin­ci­pale­ment les mou­ve­ments de Mis­ael, mais s’autorisait aus­si quelques décrochages pour dériv­er vers la nature envi­ron­nante, de sorte à créer un brouil­lage : Alon­so fil­mait-il Mis­ael ou la Pam­pa autour de lui ? Ici, la caméra quitte rarement son per­son­nage et se refuse à rejouer les puis­santes envolées sen­sorielles du pre­mier volet. Ain­si de la séquence de la sieste, qui coupait qua­si­ment en deux La Lib­er­tad : tan­dis que Mis­ael com­mençait à s’endormir, la caméra, comme emportée par une bour­rasque, se détour­nait du per­son­nage pour dériv­er dans la forêt. Alon­so joue à cet endroit sur les attentes du spec­ta­teur ; lorsque Mis­ael s’endort dans La Lib­er­tad Doble, les plans suiv­ants con­sacrés à son chien, qui vadrouille aux alen­tours de l’habitation de for­tune, lais­sent croire (et fan­tas­mer) que le film s’apprête à aban­don­ner le per­son­nage humain au prof­it du canidé. Mais la par­en­thèse se referme rapi­de­ment, comme si Alon­so orches­trait délibéré­ment un sen­ti­ment de frus­tra­tion. En retrou­vant son héros vingt-cinq ans plus tard, Alon­so con­state avant tout que la lib­erté n’est plus pos­si­ble. C’est peut-être la lim­ite du film, qui troque la puis­sance sen­si­ble de jadis con­tre une dimen­sion plus con­ceptuelle.

La (rel­a­tive) décep­tion qui en découle se trou­ve néan­moins intrin­sèque­ment liée à une ques­tion poli­tique, qui appa­raît frontale­ment dans la deux­ième par­tie, avec l’introduction d’un nou­veau per­son­nage : Micaela, la sœur de Mis­ael, internée dans un hôpi­tal psy­chi­a­trique. Lorsqu’il se rend dans cet étab­lisse­ment sur le point de met­tre la clef sous la porte à cause d’im­por­tantes coupes budgé­taires, Mis­ael apprend qu’il devra à présent s’oc­cu­per de la malade. La séquence, tournée dans un bâti­ment aux murs défraîchis, révèle un univers gag­né par la déser­tion et la décrépi­tude. Les aplats jaune sale des couloirs tranchent avec la sen­su­al­ité organique de la Pam­pa, com­posant un labyrinthe de couloirs vides. Le vis­age col­lé à une étroite lucarne, la sœur de Mis­ael attend des trains qui ne passeront jamais, tan­dis qu’un patient en slip s’est endor­mi, affais­sé sur un banc au milieu du couloir. En quelques plans, Alon­so installe une tonal­ité presque beck­et­ti­enne de fin du monde, avec des per­son­nages livrés à leur déchéance. L’hôpital devient alors le miroir minia­ture de l’Argentine sous Javier Milei, un pays gag­né par l’austérité et la désagré­ga­tion des struc­tures col­lec­tives qui lais­sent à l’abandon les plus dému­nis. Ce sen­ti­ment de claus­tra­tion suf­fo­cante est tra­vail­lé tout au long du film par la com­po­si­tion des plans sou­vent sur­cadrés ou coupés en deux, comme si les déplace­ments de Mis­ael étaient ici tou­jours empêchés. Lorsqu’il s’endort dans l’hôpital, Alon­so filme son vis­age en plongée et en gros plan, isolé dans un fais­ceau lumineux, en adop­tant un cadrage iden­tique à celui qui ouvrait la séquence de sieste dans La Lib­er­tad. Mais cette fois-ci, l’espace clos de l’hôpital neu­tralise la pos­si­bil­ité d’une échap­pée.

Deux plans somptueux ouvrent toute­fois une brèche dans cette morosité ambiante. De retour dans la Pam­pa dans le dernier temps du film, Mis­ael pré­pare le dîn­er tan­dis que sa sœur s’enfonce dans la forêt. Elle s’approche d’un arbre et com­mence à le caress­er dans un plan filmé en con­tre-plongée, où le soleil ras­ant forme autour de sa tête une auréole. Puis la caméra suit lente­ment sa main glis­sant sur l’écorce, jusqu’à ce que les rayons lumineux tra­versent ses doigts, mag­nifiés par la tex­ture du 35 mm. Ce sont les seuls instants qui renouent pleine­ment avec l’éveil des sens auquel invi­tait le pre­mier film – mais là encore, le moment sera inter­rompu (en l’oc­curence par Mis­ael). La lib­erté sem­ble désor­mais entravée par l’écoulement du temps, notam­ment par la prise des cachets de Micaela, qui rythme ses journées. Une mon­tre retrou­vée sur le sol par la femme acquiert ain­si une portée sym­bol­ique à la fin du film, tout en esquis­sant un sem­blant d’ouverture. Micaela finit par laiss­er l’objet der­rière elle (juste à côté d’un réveil), avant de s’enfoncer dans la pro­fondeur du champ et de dis­paraître dans la ver­dure. « L’espace, pas le temps », dis­ait un vieux sage dans Eure­ka : en aban­don­nant cette mon­tre, Micaela retrou­vera peut-être enfin l’espace – et, avec lui, une forme de lib­erté.