© Bac Films
Le Caïman

Le Caïman

de Nanni Moretti

  • Le Caïman
  • (Il Caimano)
  • Italie2006
  • Réalisation : Nanni Moretti
  • Scénario : Nanni Moretti, Francesco Piccolo, Federica Pontremoli
  • Image : Arnaldo Catinari
  • Montage : Esmeralda Calabria
  • Musique : Franco Piersanti
  • Producteur(s) : Angelo Barbagallo, Nanni Moretti
  • Interprétation : Silvio Orlando (Paolo), Margherita Buy (Paola / Aidra), Jasmine Trinca (Teresa), Michele Placido (Marco Pulici / Silvio Berlusconi), Giuliano Montaldo (Franco Caspio), Antonio Luigi Grimaldi (le directeur de la production), Paolo Sorrentino (le mari d'Aidra), Elio De Capentani (Silvio Berlusconi), Nanni Moretti (lui-même / Silvio Berlusconi)
  • Distributeur : Bac Films
  • Date de sortie : 17 mai 2006
  • Durée : 1h52

Le Caïman

de Nanni Moretti

Forza il popolo !


Forza il popolo !

Quand Nan­ni Moret­ti, cinéaste estampil­lé « de gauche » s’in­téresse à sa bête noire (et à la nôtre), l’af­freux Sil­vio Berlus­coni, on s’at­tend à un pam­phlet poli­tique rageur et très impoli. Mais le cinéaste ital­ien est, on le sait, bien plus sub­til que ça. C’est donc à tra­vers le por­trait d’un par­fait anonyme – un réal­isa­teur raté au bout du rouleau, qui n’in­téresse plus per­son­ne, pas même sa femme – que Moret­ti glisse sa cri­tique d’un mod­èle berlus­conien plus dérangeant que jamais.

Pao­lo, c’est l’Ed Wood de l’I­tal­ie. Ses nom­breux films, plus pitoy­ables les uns que les autres, l’ont con­duit à la ruine. Dix ans qu’il n’a rien réal­isé ni pro­duit. Son seul pro­jet: un film racon­tant le retour de Christophe Colomb en Espagne, avec des maque­ttes et une piscine en guise de mer et de car­avelle. Sa vie con­ju­gale est un désas­tre: six mois qu’il est séparé de sa femme, et celle-ci aimerait bien qu’il quitte enfin le domi­cile con­ju­gal… Alors, quand une jeune réal­isatrice lui pro­pose le scé­nario du Caï­man, très inspiré des his­toires rocam­bo­lesques d’un dénom­mé Sil­vio Berlus­coni, Pao­lo se jette dans le pro­jet. Sans avoir lu plus d’une ligne de l’his­toire, sans savoir de quoi il s’ag­it. Il a besoin d’une rai­son d’être, Pao­lo, et cela le rend d’au­tant plus émou­vant et sym­pa­thique à nos yeux.

Sil­vio et Pao­lo, Pao­lo et Sil­vio: rien ne les rap­proche, tout les sépare. Quand tout sourit à Berlus­coni, tout s’ef­fon­dre pour Pao­lo. Pao­lo doit des dizaines de mil­liers d’eu­ros à sa banque, Berlus­coni voit les bil­lets lui tomber dessus comme par enchante­ment. Sil­vio Berlus­coni est un cynique oppor­tuniste et soli­taire, qui mesure placide­ment ses mots et les répète trois fois pour les faire mieux réson­ner. Dans le flot de paroles inces­sant de Pao­lo, dif­fi­cile de retenir une idée cohérente: car Pao­lo par­le ou hurle pour ne pas se retrou­ver seul avec lui-même, avec son dés­espoir, avec ses échecs. Et puis, il faut bien le dire: Berlus­coni, Pao­lo s’en fout. Il n’est ni con­tre ni pour. S’il admet avoir voté pour lui, il ne sait pas bien pourquoi, comme des mil­lions d’I­tal­iens qui ont voulu croire le dis­cours mielleux et pop­uliste du can­di­dat à la prési­dence.

Mais il n’y a qu’un seul Pao­lo, cet homme attachant et triste qui fait rêver ses enfants en leur racon­tant des his­toires abra­cadabrantes, et se retrou­ve un jour debout sur la scène en plein milieu d’un con­cert pour crier sa détresse à son ex-femme. Le « per­son­nage » Berlus­coni, lui, se décline à l’in­fi­ni. Incar­né par trois acteurs dif­férents, puis s’in­car­nant lui-même à tra­vers des images d’archives sin­istres, il est dou­ble, triple, quadru­ple. Il est partout et nulle part à la fois. On guette son appari­tion durant les trente pre­mières min­utes du film, puis il dis­paraît et réap­pa­raît, comme un dia­ble sor­ti d’une boîte, un pan­tin de cauchemar.

Mais le héros (le vrai) de Nan­ni Moret­ti, c’est l’I­tal­ie des Ital­iens, cette Ital­ie d’opérette dont par­le le per­son­nage du pro­duc­teur polon­ais, une Ital­ie partagée entre « l’hor­reur et le ridicule ». Pour l’hor­reur, il y a Le Caï­man (ce « film dans le film » que Pao­lo rêve puis réalise), mis en scène dans des scènes brutes et épurées, où tout est ordon­né et désar­tic­ulé jusqu’à la nausée, où la musique qua­si-funèbre donne une sen­sa­tion de mort. Pour le ridicule, il y a la com­me­dia del­l’arte, la joie de vivre à l’i­tal­i­enne, les scènes décalées et bruyantes où tout va à vau-l’eau dans un chaos à la fois triste et gai, comme dans une scène mag­nifique où des ouvri­ers peignent un stu­dio de ciné­ma en dansant sur Ya rayah. « C’est tou­jours le moment de faire une comédie », déclare l’un des per­son­nages du film. Nan­ni Moret­ti l’a pris au mot en décli­nant toutes les vari­a­tions pos­si­bles du genre: comédie dra­ma­tique, comédie roman­tique, comédie bur­lesque, comédie humaine, dans lesquelles les hommes sont des mar­i­on­nettes plus ou moins libres de leur des­tinée.

La pirou­ette finale du cinéaste est comme un deux­ième film dans le film: son his­toire, Nan­ni Moret­ti l’achève en inter­pré­tant lui-même le per­son­nage de celui qu’il avait lais­sé presque tapi dans l’om­bre. Berlus­coni, si fasci­nant dans son hor­ri­ble cynisme, vient d’être con­damné à une lourde peine par un tri­bunal dont il a sans cesse con­testé la légitim­ité. On le croit acculé, mais il s’en sort par un acte ter­ri­ble, en manip­u­lant le peu­ple et les jour­nal­istes au point de les con­duire à lynch­er les juges. Puis il s’éloigne sur fond d’in­cendie et dis­paraît dans son ombre. Tel le caï­man atten­dant sa proie, prêt à bondir pour la dévor­er, sans autre forme de procès.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Palombella Rossa
Palombella Rossa
Vers un avenir radieux
Vers un avenir radieux
Vers un avenir radieux
Vers un avenir radieux
Tre Piani
Tre Piani
Tre Piani
Tre Piani
Nanni Moretti, l’intransigeant (2)
Nanni Moretti, l’intransigeant (2)
Nanni Moretti, l’intransigeant (1)
Nanni Moretti, l’intransigeant (1)
Santiago, Italia
Santiago, Italia
Mia Madre
Mia Madre
Mia Madre
Mia Madre
Habemus Papam
Habemus Papam
Nanni Moretti
Nanni Moretti