Les bons sen­ti­ments font rarement les bons films. Avec Plus fort que moi de Kirk Jones, cette lapalis­sade trou­ve un exem­ple probant. Ce biopic sur John David­son, un Écos­sais atteint du syn­drome de Gilles de la Tourette, s’ouvre sur un épisode célèbre : alors que la reine Eliz­a­beth en per­son­ne s’apprête à lui remet­tre la médaille de mem­bre de l’Or­dre de l’Em­pire bri­tan­nique pour ses actions asso­cia­tives, l’activiste profère soudain un reten­tis­sant « Fuck the Queen ! ». Parce que l’insulte tranche avec le silence d’une assem­blée de lords volon­tiers guindés et con­ser­va­teurs, la scène fait mouche. Mais le « désolé, ça va aller » qui suit aus­sitôt anticipe le modus operan­di du réc­it à venir : « rire de ses mal­heurs » pré­vau­dra à toute forme d’irrévérence. Et le film de remon­ter le temps depuis l’adolescence de John, durant laque­lle appa­rais­sent les pre­miers symp­tômes (des tics moteurs irré­press­ibles), jusqu’à ce point de départ cocasse. Tout du long, le point de vue se veut doux-amer, suiv­ant les étapes emblé­ma­tiques d’un chemin de croix bal­isé : le rejet sco­laire, les aspi­ra­tions foot­bal­lis­tiques pro­fes­sion­nelles remisées au plac­ard, l’implosion famil­iale, les divers­es con­fronta­tions avec l’autorité (pro­viseur, police) révè­lent peu à peu les effets dévas­ta­teurs de la mal­adie. Si Jones ne charge pas (trop) la bar­que, il ratisse large dans le champ des plat­i­tudes et de l’humour sal­va­teur. D’autant que ce chem­ine­ment douloureux se voit con­tre­bal­ancé par la bien­veil­lance indé­fectible d’une famille de sub­sti­tu­tion et par la tolérance exem­plaire d’un patron char­i­ta­ble. La vie n’a pas fait de cadeau à John, mais le film, lui, se charg­era de rééquili­br­er la bal­ance. Et si, d’aventure, on venait à douter du réal­isme de ce qui nous est con­té, les ultimes images d’archive apporterons leur cau­tion : tout cela est « vrai­ment » vrai.

Le prob­lème, ici, n’est pas tant l’humanisme béat dans lequel se drape un film paré des meilleures inten­tions (emprunter au feel good movie pour défendre une noble cause) que son ambi­tion stricte­ment nar­ra­tive et didac­tique. Jones adopte la posi­tion d’un porte-voix studieux, dres­sant un por­trait fidèle de David­son, ren­for­cé par la per­for­mance mimé­tique de Robert Ara­mayo. Résul­tat : il oublie de regarder son per­son­nage autrement que comme un cas d’école. Lorsque la caméra filme en plongée, depuis le ciel, une bagarre entre John et un de ses petits cama­rades pour trans­former une cour d’école cir­cu­laire en espace car­céral, on se dit que le cinéaste fig­ure aus­si le devenir d’un con­damné avant tout pris­on­nier de lui-même. L’idée est belle, échappe pour une fois à la lit­téral­ité du scé­nario, mais restera sans suite. C’est pour­tant là que se tenait le sujet le plus pas­sion­nant du film : don­ner à voir un corps entravé par la mal­adie et con­traint par les bar­rières des préjugés. Un corps insai­siss­able, bous­culé et pugnace, plutôt qu’un per­son­nage de papi­er voué à jouer son rôle con­venu d’ambassadeur.