Dans l’Es­pagne de Fran­co, « El Lobo » est le nom de code de cette opéra­tion, imag­inée par les ser­vices secrets, qui mena au déman­tèle­ment d’un quart des mem­bres de la branche mil­i­taire de l’E­TA. Le film de Miguel Coutois marche dans les pas, et dans la tête, du loup, l’in­fil­tré. Mais ne parvient pas à trou­ver la voie par laque­lle il aurait pu con­tourn­er tout à la fois les clichés, les élé­ments scé­nar­is­tiques inutiles… et Patrick Bru­el.

Patrick Bru­el en Nel­son, guérillero etar­ra, leader vio­lent et charis­ma­tique de la branche armée du mou­ve­ment ter­ror­iste? Certes, le Français peut avoir la gueule de l’emploi, brun ténébreux aux yeux som­bres, maîtrise de soi, ren­for­cée par cette image respectueuse de cham­pi­on du monde de pok­er. Mais Patrick est si gen­til, avec le regard si doux et l’air de ne pas y touch­er! On a vrai­ment du mal à le pren­dre au sérieux dans cette affaire, d’au­tant qu’il a tenu à se dou­bler lui-même, et que l’ac­cent français ne passe décidé­ment pas.

Le choix du chanteur pour minettes, qui fait un retour en force ces dernières années en revis­i­tant les vieilles chan­sons de la Douce France, dans le rôle de Nel­son, est l’un des ratages du film. On n’y croit pas. Comme on a du mal à com­pren­dre les moti­va­tions qui poussent cer­tains Basques à s’en­gager dans l’E­TA, tant les poings-lev­és-main-sur-le-cœur au son de l’hymne basque et les pseu­do-théories sur la nation basque sont creuses et ser­vent unique­ment de cau­tion à Miguel Cour­tois. Quand on pré­tend s’in­téress­er de près aux etar­ras, on fait l’ef­fort de les ren­dre plus crédi­bles et de s’at­tarder davan­tage sur leurs moti­va­tions.

C’est très dom­mage, car le pro­pos de départ était intéres­sant, d’au­tant plus que le ter­ror­isme est encore un sujet tabou dans le ciné­ma con­tem­po­rain espag­nol. Vis­i­ble­ment, Miguel Cour­tois se sent par­ti­c­ulière­ment con­cerné par les sujets poli­tiques situés à la lim­ite, et par les groupes extrêmes. Avant de tourn­er El Lobo, il avait pro­duit Féroce en 2002, film de Gilles de Maistre sur l’ex­trême-droite française qui lui avait valu une plainte de Jean-Marie Le Pen. Et dans quelques mois sor­ti­ra son tout dernier film G.A.L. (avec José Gar­cia et Bernard Le Coq, déjà dans Féroce): l’his­toire des Groupe Antiter­ror­istes de Libéra­tion, qui dans les années qua­tre-vingts per­pétrèrent plus d’une trentaine d’at­ten­tats con­tre des mem­bres de l’E­TA, tuant vingt-sept per­son­nes.

L’his­toire qu’a choisie le réal­isa­teur pour El Lobo est pour­tant emblé­ma­tique de la répres­sion con­tre l’E­TA; en par­venant à s’in­fil­tr­er dans les plus hautes sphères de l’or­gan­i­sa­tion armée, Txe­ma, « El Lobo », lui a causé davan­tage de tort que toutes les forces de l’or­dre espag­noles réu­nies. À tel point qu’au­jour­d’hui encore, chaque homme de chaque com­man­do de l’E­TA porte une balle qui lui est des­tinée. Renié par sa famille, El Lobo a dû chang­er totale­ment de vis­age et refaire sa vie. His­toire emblé­ma­tique et dou­ble­ment digne d’in­térêt, inspirée de la vie de Mikel Lejarza, puisqu’elle se situe his­torique­ment au moment où l’E­TA est en train de se sépar­er en branche poli­tique et branche armée, qui plus est sous Fran­co. Mal­heureuse­ment, les dessous et réflex­ions poli­tiques de l’his­toire ne com­men­cent à point­er que vers la fin du film. Notam­ment lorsque Ricar­do (José Coro­n­a­do), chef de la police anti-ter­ror­iste qui dirige la mis­sion « El Lobo » refuse l’of­fre de Txe­ma de con­tin­uer à l’aider grâce aux rela­tions qu’il a tis­sées par­mi les etar­ras. Ricar­do préfère main­tenir vivante l’or­gan­i­sa­tion armée plutôt que de se retrou­ver au chô­mage…

Le prin­ci­pal prob­lème du film est d’avoir trop voulu mêler le diver­tisse­ment et la réflex­ion. Miguel Cour­tois a sans doute eu peur de lass­er son spec­ta­teur s’il n’avait pas sa dose de sanglantes cours­es-pour­suites, ou peut-être s’est-il trop laiss­er enfer­mer par son expéri­ence de la série poli­cière télévisée (il est le créa­teur de La Crim’). Ou encore s’est-il trop lais­sé influ­encer par son pro­duc­teur, Mel­chor Miralles (ancien jour­nal­iste du quo­ti­di­en de droite El Mun­do, il a retrou­vé Mikel Lejarza dans les années 1980 et l’a con­va­in­cu de lui racon­ter son his­toire): dans sa note de pro­duc­teur, il explique s’être lancé dans l’aven­ture parce que l’his­toire présente tous « les élé­ments présents dans une vie humaine: la pas­sion, l’ac­tion, l’aven­ture, le risque, l’amour, le sexe, le trahi­son, la poli­tique, les sen­ti­ments forts, la con­tra­dic­tion, les principes, le doute et la cer­ti­tude ». Ouf! Le risque était, à vouloir tout abor­der, de ne rien dégager de tan­gent. Et c’est le cas. D’autre part, la présence de Mélanie Doutey (au demeu­rant actrice pas inin­téres­sante, vue dans Le Frère du guer­ri­er, La Fleur du mal, Nar­co…) en ter­ror­iste intran­sigeante, sem­ble ne tenir que parce qu’elle apporte la garantie « séduc­tion et sexe » au film.

On aurait aimé que Miguel Cour­tois soit plus auda­cieux dans ses choix esthé­tiques et n’ait pas l’air si soucieux de plaire au grand pub­lic. Il aurait gag­né en sub­til­ité et sa réflex­ion serait allée plus loin. El Lobo appa­raît finale­ment comme un film de genre (le thriller poli­tique) trop cod­i­fié pour faire naître une quel­conque orig­i­nal­ité dans la mise en scène du réal­isa­teur fran­co-espag­nol. Men­tion spé­ciale tout de même au jeu sobre et au regard pro­fond d’E­d­uar­do Nor­ie­ga, l’ac­teur fétiche du – trop – rare Ale­jan­dro Amenábar (Tesis, Ouvre les yeux, Les Autres, Mar Aden­tro).