Du prob­lème kurde à celui du déplace­ment des pop­u­la­tions grec­ques, Yeşim Ustaoğlu s’af­fiche comme une réal­isatrice engagée, prête à s’at­ta­quer à toutes les zones d’om­bre de l’his­toire turque. Mal­heureuse­ment, En atten­dant les nuages ne dépasse jamais le stade du beau pro­jet joli­ment mis en images.

Il est tou­jours dif­fi­cile de trou­ver à redire sur la volon­té d’une réal­isatrice turque de lever le voile sur les zones d’om­bre de son pays. Lorsque les gou­verne­ments ou encore les médias peinent à recon­naître ce que les his­to­riens ne peu­vent plus mas­quer, il est impor­tant que des artistes sachent s’af­franchir du dis­cours offi­ciel pour ren­dre aux vic­times toute la place qui leur revient. C’est cette volon­té qui ani­me Yeşim Ustaoğlu depuis ses débuts der­rière la caméra. En 1999, son pre­mier long métrage, En allant vers le soleil, traitait de la ques­tion kurde. Six ans plus tard, elle lève le voile sur un autre non-dit de l’his­toire turque: la dépor­ta­tion puis l’échange de pop­u­la­tions grec­ques et arméni­ennes à par­tir de 1916.

Ce pan de l’His­toire, Yeşim Ustaoğlu ne choisit pas de le traiter sur un mode doc­u­men­taire, comme pour­raient pour­tant en attester les vieilles images d’archives qui ouvrent et closent le film. Elle préfère se con­cen­tr­er sur le des­tin d’une seule femme, Ayshe, restée vivre en Turquie sous une fausse iden­tité, reni­ant à jamais ses orig­ines grec­ques, et dont le par­cours chao­tique incar­ne à lui seul le lot de souf­france des pop­u­la­tions déplacées. La charge est lourde mais la réal­isatrice ne recule en aucun cas devant le risque évi­dent du pathos. Pour mieux con­tr­er cette éven­tu­al­ité, elle dépouille sa mise en scène de tout effet mal­venu et choisit des décors naturels, des acteurs pour la plu­part non pro­fes­sion­nels. En atten­dant les nuages fait par­tie de ces films mod­estes suff­isam­ment portés par leur foi pour se refuser à la grandil­o­quence.

Pour­tant, le beau pro­jet de Yeşim Ustaoğlu n’an­ticipe pas tous les pièges inhérents au genre. Le regard de la réal­isatrice, sou­vent affec­té, par­fois à la lim­ite de la com­plai­sance, ne per­met jamais à son film de dépass­er l’His­toire, trop lourde et com­plexe pour n’ex­is­ter qu’à tra­vers le par­cours d’Ayshe. Peut-être parce qu’elle est con­sciente de cette faib­lesse, la réal­isatrice a choisi de débuter et de clore son film sur des images d’archives de déplace­ments de pop­u­la­tion. Aveu d’échec ren­for­cé par l’a­jout d’une musique tire-larmes en over. Rapi­de­ment, la mise en scène s’ef­face au prof­it d’une mise en images très plate où les plans inutiles font légion, tan­dis que le mon­tage se suf­fit à met­tre bout à bout ces vignettes où l’at­ten­drisse­ment (le per­son­nage de l’en­fant for­cé­ment espiè­gle) finit par tout emporter sur son pas­sage. Comme son titre lais­sait mal­heureuse­ment le présager, En atten­dant les nuages est une œuvre trop faible pour con­va­in­cre, trop ten­tée par la facil­ité et cer­tains clichés pour incar­n­er la douleur de tout un peu­ple.