Une fois par mois, L’après-coup revient sur un motif, une image ou une série de plans tirés d’un ou plusieurs films récents. Ce mois-ci : le rap­port con­flictuel aux intérieurs dans Libre échange de Michael Ange­lo Covi­no.

Dès les pre­miers instants du générique, Libre échange (sor­ti en sep­tem­bre dernier) se mon­tre déroutant. Carey est au volant de sa voiture et plutôt que de regarder devant lui, il adresse un regard au spec­ta­teur comme si ce dernier occu­pait le siège pas­sager. Un point de vue aus­sitôt démen­ti par le plan suiv­ant : il fix­ait en réal­ité sa femme, Ash­ley, avec qui il chante main­tenant à l’unisson les paroles roman­tiques (« Tu es la lumière qui brille dans ma vie ») de « When­ev­er I Call You Friend » de Ken­ny Log­gins. Le cou­ple enchaîne avec un jeu éro­tique (« La main ou la bouche ? ») qui per­turbe quelque peu la con­duite de Carey. Le pro­prié­taire d’un véhicule s’apprêtant à les dépass­er ne manque d’ailleurs pas de le lui faire savoir, en klax­on­nant et en l’injuriant. La caméra se focalise alors sur la tra­jec­toire de cette voiture rouge venue frein­er leurs ardeurs : elle se met à zigza­guer de gauche à droite devant eux, avant de per­cuter bru­tale­ment un talus et de faire un impres­sion­nant ton­neau. Stupé­faits, Carey et Ash­ley s’arrêtent pour apporter leur aide aux acci­den­tés. Peine per­due : la pas­sagère est déjà morte. Et un drame chas­sant l’autre, dans la foulée, Ash­ley annonce à son mari qu’elle souhaite met­tre fin à leur rela­tion.

Mal­gré son issue trag­ique, la pre­mière séquence de Libre échange s’avère toute­fois très drôle. Sa force comique repose sur le décalage opéré entre la grav­ité de la sit­u­a­tion observée (un acci­dent mor­tel) et le manque d’esprit de sérieux avec lequel elle est appréhendée (Carey sort de sa voiture en ayant oublié de refer­mer sa braguette ; Ash­ley tente de réanimer la vic­time sous l’œil je‑m’en-foutiste d’une agente de police). À bien des égards, les caus­es comme les con­séquences du drame relèvent de l’absurde. En fait, que filme Michael Ange­lo Covi­no lors du pro­logue de Libre échange ? Une sor­tie de route, d’abord lit­térale, puis exis­ten­tielle. Le monde qui déraille sous les yeux d’Ashley et Carey, c’est d’abord (surtout) le leur. À la faveur d’une dynamique cen­trifuge, la mise en scène matéri­alise un con­flit déjà latent au sein du cou­ple. L’indécision per­cep­ti­ble à l’intérieur de l’habitacle (out­re les faux regards caméra, Covi­no alterne les plans de face, de dos ou de pro­fil) con­fine à une forme d’agitation et de désor­dre réper­cutés de manière dis­pro­por­tion­née à l’extérieur de leur véhicule.

Ce rap­port étroit entre ce qui se joue à l’intérieur (une sépa­ra­tion) et à l’extérieur (une cat­a­stro­phe), le cinéaste va le recon­duire de manière récur­rente tout au long du film. Libre échange est une comédie de remariage où il s’agira pour les per­son­nages de remet­tre de l’ordre dans leur intérieur (et dans leur tête). Par exem­ple, dans l’appartement d’Ashley, envahi par ses mul­ti­ples amants, ou encore dans la vil­la de Paul, le meilleur ami de Carey (joué par le cinéaste lui-même), mis d’abord sens dessus dessous lors d’une bagarre hila­rante entre les deux per­son­nages mas­culins. Et c’est juste­ment dans cette mai­son que le film se referme, recon­duisant une ultime fois la dynamique lim­i­naire. Dans cette scène, l’immense baie vit­rée de la vil­la se sub­stitue au pare-brise de la voiture. Carey, Paul et leurs com­pagnes dis­cu­tent dans le salon, par­faite­ment agencé et rangé (ils s’en amusent). Une alter­ca­tion débute ensuite dans le jardin avec un tiers, à cause du fils de Paul, ce qui pousse son père à sor­tir aus­sitôt avec son ami pour y met­tre fin. La caméra, quant à elle, demeure à l’intérieur et filme la scène à tra­vers la vit­re. Imper­turbable, elle reste du côté de l’ordre et du calme, de sorte que ce choix de cadrage anticipe un recadrage amoureux et une paix intérieure, que nul remue-ménage ne vien­dra infléchir. Reten­tit alors le tube de Steve For­bert, « Romeo’s Tune » : « Let me hear you say every­thing’s okay ».