A Fidai Film puise sa matière dans une con­stel­la­tion d’archives con­servées par les Forces de défense israéli­ennes, dont cer­taines sont issues du cen­tre de recherch­es de la Pales­tine de Bey­routh, pil­lé en 1982. Reportages télévisés, pho­togra­phies, entre­tiens, doc­u­ments insti­tu­tion­nels : ces frag­ments, pro­duits par des Pales­tiniens, Israéliens ou Libanais, ont pour point com­mun d’avoir été con­fisqués, classés et con­servés par l’appareil mil­i­taire israélien. À par­tir de ce cor­pus[1], Kamal Alja­fari opère un geste de réap­pro­pri­a­tion pour pro­pos­er moins une enquête his­torique qu’une réflex­ion sur la pos­si­bil­ité même d’élaborer un con­tre-réc­it à la pro­pa­gande israéli­enne. Le titre du film con­dense d’ailleurs d’emblée l’enjeu du geste du cinéaste. « Fida’i » ren­voie à l’hymne nation­al pales­tinien, mais « fidai » (ou « feday­een ») désigne aus­si en arabe un com­bat­tant prêt au sac­ri­fice. En Israël, le terme est traduit en hébreu par « sabo­teur ». Ce déplace­ment séman­tique, qui trans­forme une fig­ure de résis­tance en men­ace, dit déjà la bataille nar­ra­tive dont ces images font l’objet.

Le ciné­ma pales­tinien, né dans le con­texte d’une dépos­ses­sion ter­ri­to­ri­ale et sym­bol­ique, se voit logique­ment tra­ver­sé par l’enjeu de ses archives, notam­ment visuelles. L’une des con­séquences du proces­sus de destruc­tion à l’œu­vre dans la coloni­sa­tion est cette injonc­tion con­stante à jus­ti­fi­er et his­tori­cis­er son exis­tence. Résis­ter à ce dis­cours implique sou­vent de se res­saisir des traces disponibles. Dans son drame his­torique Pales­tine 36, la cinéaste pales­tini­enne Annemarie Jacir utilise par exem­ple l’intelligence arti­fi­cielle pour ani­mer des pho­togra­phies datant des années 1930. Pour A Fidai Film, l’enjeu de la recon­sti­tu­tion est inscrit dans la nature même du réc­it. La forme de la nar­ra­tion est inter­rogée par un dis­posi­tif à rebours des canons du doc­u­men­taire nar­ratif clas­sique ; pas de voix off, pas d’entretiens dépli­ant les enjeux ou de fig­ures guidant les spectateur·rices. Le pro­pos naît des fric­tions entre les plans et le film avance tan­tôt par asso­ci­a­tions, tan­tôt par retours. À plusieurs repris­es, les archives sont striées d’interventions plas­tiques : des tach­es rouge vif recou­vrent les corps de colons dans une pub­lic­ité israéli­enne ; des flammes sont ajoutées aux maisons pales­tini­ennes, etc. Ce geste, qui pour­rait appa­raître comme une altéra­tion, relève au con­traire d’une logique de révéla­tion : le rouge est à la fois la résur­gence du sang caché et la clef pour recon­quérir les images – c’est aus­si le rouge de la cham­bre noire pho­tographique, à par­tir de laque­lle la vio­lence pour­ra être mise au jour.

La force du film tient alors à son traite­ment de la matéri­al­ité de l’image, dans toute sa diver­sité : noir et blanc ou couleur, pel­licule ou numérique – jusqu’aux time­codes qui per­sis­tent à l’écran,  rap­pelant l’origine des doc­u­ments. Cette dimen­sion est aus­si un rap­pel du risque de leur altéra­tion et de leur dis­so­lu­tion. À la fin du film, les images se défor­ment et lais­sent appa­raître des sil­hou­ettes étirées, comme si elles allaient dis­paraître. Le geste du cinéaste trou­ve à cet endroit sa portée pro­fondé­ment poli­tique. A Fidai Film n’est pas seule­ment un film de mon­tage, mais bien de remon­tage : il tra­vaille con­tre l’ordre pre­mier des archives, leur classe­ment et leur fonc­tion pro­ba­toire. À la linéar­ité de la fable poli­tique, Alja­fari sub­stitue une recon­struc­tion. La ten­sion du film réside dès lors dans son mou­ve­ment entre opac­ité et uni­ver­sal­ité ; si le puz­zle qui se con­stru­it sous nos yeux n’est pas tou­jours sim­ple à saisir, du fait de l’absence d’indication spa­tiale ou tem­porelle, c’est parce que l’espace qu’il s’attelle à met­tre en exer­gue relève d’une autre logique : celle de la dom­i­na­tion colo­niale.

Notes

Notes
↑1 Les images ont été cap­tées clan­des­tine­ment, via les sites en libre accès des archives israéli­ennes et grâce à l’aide d’un uni­ver­si­taire israélien.