Louise Hémon, repérée pour ses doc­u­men­taires et comme met­teuse en scène de théâtre, réalise avec L’Engloutie son pre­mier long-métrage, sélec­tion­né à la Quin­zaine des cinéastes au dernier Fes­ti­val de Cannes. Tout débute ici par une fric­tion entre deux mon­des : en 1899, une jeune insti­tutrice laïque et répub­li­caine, Aimée (Galatea Bel­lu­gi), débar­que dans un hameau inhos­pi­tal­ier des Hautes-Alpes pour faire l’école à une poignée d’enfants. Le film creuse son ver­sant socio­his­torique en esquis­sant le por­trait de la petite com­mu­nauté mon­tag­narde à tra­vers le regard de la jeune femme : Aimée, investie dans sa mis­sion éduca­tive, se fond peu à peu dans le groupe, assis­tant notam­ment aux veil­lées au coin du feu, où l’on écoute les réc­its légendaires et super­sti­tieux des anciens. Une nuit de fête, elle séduit un jeune homme dont la dis­pari­tion, qui reste hors champ, mar­que un tour­nant dra­maturgique. Les jolis plans pris dans le bliz­zard, que la cinéaste mul­ti­plie avec une pointe de com­plai­sance, ne lais­sent presque aucun doute quant au sort trag­ique du per­son­nage (dont on sup­pose que le corps devrait réap­pa­raître au print­emps), mais l’incertitude entretenue sur les caus­es de sa volatil­i­sa­tion encour­age simul­tané­ment l’excommunication de la jeune femme (les soupçons se por­tent petit à petit sur elle) et le bas­cule­ment du réc­it.

Dans la deux­ième par­tie du film, Aimée se retrou­ve sub­mergée par ce que l’on com­prend être des phénomènes pul­sion­nels en rap­port avec la val­lée : les soirs d’avalanche, mar­qués par des pics de libido, devi­en­nent pour elle la caisse de réso­nance de ses émois char­nels. Par cette manière de lier les forces de la nature à l’intériorité du per­son­nage, Louise Hémon installe – sans jamais l’explorer tout à fait – la dimen­sion fan­tas­tique et hor­ri­fique de son film. Tout en con­ser­vant une part d’étrangeté, cette incar­na­tion du désir féminin s’égare hélas dans une forme trop scindée entre sa veine doc­u­men­taire et les accents irra­tionnels du con­te. En jouant dans sa sec­onde par­tie sur plusieurs tableaux à la fois (fan­tas­tiques, sen­ti­men­taux et fémin­istes), le film finit même par vers­er dans une sur­sig­ni­fi­ca­tion en con­tra­dic­tion avec son appar­ent mys­tère (Aimée devient, in fine, une sorte de veuve noire sévis­sant dans les par­ages, fig­ure diamé­trale­ment opposée à celle de l’institutrice bien­faitrice qu’elle incar­nait à son arrivée). L’Engloutie séduit davan­tage dans ses pre­mières scènes par le sérieux avec lequel il se frot­tait à la matéri­al­ité de son envi­ron­nement âpre et ances­tral, de l’observation des cou­tumes vil­la­geois­es à la resti­tu­tion du dialecte vivaro-alpin. Se détachent ain­si quelques séquences de recon­sti­tu­tion paysanne, comme celle où la caméra capte, dans un clair-obscur, le « faire gauchette », sorte de jeu où l’on mange un morceau de pain trem­pé dans de la gnôle et qui est ensuite enflam­mé. Le film n’est jamais meilleur que lorsqu’il s’en tient à cette sécher­esse doc­u­men­taire, qui joue notam­ment d’un con­traste entre l’aveuglante blancheur des jours et la sous-expo­si­tion des plans noc­turnes. Dom­mage toute­fois qu’il se détourne de cette veine pour priv­ilégi­er un imag­i­naire au sym­bol­isme appuyé.