L’his­toire du rappeur 50 Cent, l’un des plus gros vendeurs de dis­ques au monde ces dernières années, a de quoi intéress­er le ciné­ma, tant sont réu­nis tous les ingré­di­ents d’un scé­nario intense inspiré d’un des­tin hors du com­mun, pas­sant d’une mafia de trafi­quants au statut de super­star plané­taire du rap. Bien que nous faisant plonger dans un véri­ta­ble univers peu­plé d’un assez grand nom­bre de per­son­nages et de car­ac­tères, par ailleurs assez bien inter­prétés, le film patauge dans les con­ven­tions hol­ly­woo­d­i­ennes mélo­dra­ma­tiques les plus écœu­rantes, ren­dant un per­son­nage à la base fasci­nant totale­ment incon­sis­tant.

Début 2003 sor­tait sur les écrans 8 Mile, de Cur­tis Han­son, avec le rappeur Eminem. Ce film racon­tait plus ou moins la vie du rappeur blanc le plus pop­u­laire de l’His­toire de ce courant musi­cal. Bien qu’assez mièvre et légère­ment édul­coré, ce film avait tout de même le mérite d’éviter quelques tra­vers en restant d’un bout à l’autre sur une ligne réal­iste pré­cise, dans un univers urbain (Détroit) assez intéres­sant car trop peu vu dans les films améri­cains. Le tout était porté par un Eminem au charisme évi­dent, jouant son rôle avec un sérieux et une déter­mi­na­tion éton­nants, n’hési­tant pas à cass­er à l’oc­ca­sion une cer­taine image du rappeur. Mais son pote 50 Cent n’a pas son charisme, et la con­sis­tance qu’il donne à son per­son­nage laisse grande­ment à désir­er. De plus, l’u­nivers dans lequel il évolue sem­ble plutôt être un con­cen­tré de lieux typ­iques vus et revus dans les films de gang­sters, peinant du coup à avoir une incar­na­tion pré­cise : New York n’est pas New York, mais une entité abstraite inter­change­able, un décor qui pour­rait être recom­posé dans un stu­dio hol­ly­woo­d­i­en. Si bien que cette biogra­phie plus ou moins fidèle sem­ble se gliss­er dans un moule académique, et que la spé­ci­ficité de l’his­toire de cet indi­vidu ne réside que dans les faits, c’est-à-dire dans le scé­nario, plutôt que dans son incar­na­tion à l’écran.

Le film avec Eminem, bien que moins vio­lent, était plus bru­tal dans son approche du réel. Il y a plus de moyens tech­niques et financiers dans le film de 50 Cent et donc une anesthésie dra­ma­tique éloignant du spec­ta­teur le per­son­nage prin­ci­pal qui devient rapi­de­ment un mythe dans une cage dorée inat­teignable. Pour­tant le réal­isa­teur, qui fut aus­si l’un des pro­duc­teurs de Bloody Sun­day de Paul Green­grass, a une cer­taine facil­ité à met­tre en scène un film de gang­sters, jouant avec les codes et ce mal­gré les impérat­ifs d’une biogra­phie. Les gueules des gang­sters, la rue, les bag­noles, les flingues, le rap, des per­son­nages assez effi­caces tien­nent le film pen­dant à peine une heure. Mais ensuite, on attend gen­ti­ment la fin.

Mais il est cer­tain que le film ne cherche pas à enrober le monde des gangs d’une fine couche de mytholo­gie qui aurait exer­cé une fas­ci­na­tion roman­tique sur les jeunes esprits gavés de MTV et de bois­sons gazeuses. Il n’y a rien à atten­dre de ce monde, aucune valeur : c’est cru­el, c’est bête et c’est nul. Seul un imbé­cile pour­rait dire en sor­tant du film: « Maman, plus tard je serai gang­ster ! » Toute­fois, il est drôle de voir qu’il ne sem­ble y avoir que deux solu­tions dans la vie : deal­er ou rappeur. Et si le désir d’être riche et d’as­sur­er ain­si le con­fort matériel de sa famille est quelque chose de noble, la mise en avant des biens matériels, les signes extérieurs de richesse (chaus­sures, mon­tre, voiture) mon­trent bien que les valeurs de ce per­son­nage et d’une par­tie du monde du rap ne sont que les valeurs du monde cap­i­tal­iste actuel, d’un monde marc­hand qui a érigé un cer­tain nom­bre d’ob­jets insignifi­ants en sym­bol­es de réus­site sociale. Ces rappeurs ne sont en aucun cas des rebelles et les attrib­uts qu’ils affichent fière­ment une fois leur réus­site assurée sont les sym­bol­es écla­tants de la pau­vreté intel­lectuelle et du vide mon­u­men­tal des aspi­ra­tions du monde cap­i­tal­iste occi­den­tal. Venant d’un quarti­er dif­fi­cile, leur but n’est pas de ren­vers­er l’or­dre social dont ils ont été les vic­times, mais bien d’af­firmer la toute-puis­sance du dieu fric qui con­sid­ère que seul existe celui qui pos­sède. Présen­tant aux ado­les­cents qui les admirent ces sym­bol­es de réus­site, ils sont ain­si les meilleurs pro­pa­gan­distes de la société marchande, c’est-à-dire de l’or­dre dom­i­nant. Le monde libéral crée ain­si l’il­lu­sion que tout est pos­si­ble si on le souhaite véri­ta­ble­ment, c’est-à-dire que la volon­té per­met la réus­site. Mais afin d’avoir la main­mise sur ses sujets, la société marchande définit elle-même les critères qui sont les dif­férentes com­posantes de ce qu’elle estime être la réus­site. En 1965, Debord écrit à pro­pos de la révolte de Watts, ghet­to noir de Los Ange­les dans lequel les habi­tants ont pil­lé et détru­it des biens de con­som­ma­tion, qu’elle est « une révolte con­tre la marchan­dise, con­tre le monde de la marchan­dise et du tra­vailleur-con­som­ma­teur hiérar­chique­ment soumis aux mesures de la marchan­dise. L’homme qui détru­it les marchan­dis­es mon­tre sa supéri­or­ité humaine sur les marchan­dis­es. » La même année, Godard, que Debord dis­ait détester, réalise Pier­rot le fou, film dans lequel Bel­mon­do, après avoir volé une lux­ueuse voiture améri­caine décapotable, envoie sur un coup d’humeur le véhicule dans la mer et l’a­ban­donne. Ce non-respect d’un bien de con­som­ma­tion de luxe qui est déjà un sym­bole de réus­site sociale à laque­lle le com­mun des mor­tels aspire, est quant à lui un véri­ta­ble acte de rébel­lion vis-à-vis du monde et de ses pré­ten­dues valeurs…

Enfin, faisons ce que nous ne devri­ons pas faire, c’est-à-dire par­ler d’autre chose que du film, en rap­pelant que l’his­toire de cet homme, de cet artiste qui a su créer une façon de rap­per qui lui est pro­pre, a érigé en par­tie sa notoriété en livrant aux médias avides de réc­its de ce genre l’his­toire sul­fureuse de son passé, et en jouant, con­traire­ment au film, sur l’im­age du mythe « gangs­ta » et « bad boy », ressas­sant des clichés, met­tant en avant ses cica­tri­ces, les traces des impacts de balles. Il est cer­tain que cet homme sait se fon­dre dans les dif­férentes dis­ci­plines et leur don­ner ce qu’elles atten­dent, accen­tu­ant ou dimin­u­ant cer­tains aspects de sa vie selon l’en­droit où il se trou­ve afin d’e­spér­er attein­dre une large audi­ence et faire ain­si un max­i­mum de fric, et ce avec une légère dose de cynisme…