Au pays de Mohammed VI, les jeunes filles de la bour­geoisie s’ha­bil­lent en mini-jupes, fument des pétards avec leur copain homo­sex­uel ou se pren­nent encore des cuites en dis­cothèque. C’est aus­si ça, le Maroc. Avec Marock, Laïla Mar­rakchi filme la nos­tal­gie de nos dix-huit ans. Un film généra­tionnel qui pour­rait bien devenir culte chez les ado­les­cents.

« Vous vous croyez où ? En Suède ? » demande le gar­di­en, « Ah ! On ne peut vrai­ment rien faire dans ce pays ! » râle Rita. Scène banale sur le park­ing d’une boîte de nuit, un same­di soir à Casablan­ca, où le gar­di­en con­trôle les papiers d’i­den­tité des jeunes cou­ples s’éternisant dans leur voiture. Au Maroc, la lib­erté d’ex­pres­sion n’est pas tou­jours évi­dente et les mœurs pas aus­si libérées qu’en Occi­dent. Mais le pays évolue. Depuis la fin du règne de Has­san II (1956–1999), l’In­stance Equi­té et Réc­on­cil­i­a­tion (IER), chargée de faire la lumière sur les atteintes aux droits de l’homme dans le roy­aume, est passée par là ; sa mis­sion s’est achevée le 30 novem­bre 2005. Une « ère nou­velle » s’est ouverte avec Mohammed VI, qui a réfor­mé le Code de la famille en 2003 (datant de 1957, il n’avait pas été mod­i­fié depuis 1993) ; la respon­s­abil­ité con­jointe des époux au sein de leur famille a ain­si mar­qué la fin de l’iné­gal­ité juridique entre l’épouse et son mari et la règle qui soumet­tait la femme à la tutelle d’un mem­bre mâle de sa famille et fai­sait d’elle une éter­nelle mineure a été abolie. Tout n’est pas encore acquis, loin s’en faut. Lors du dernier fes­ti­val du film de Tanger, Marock a sus­cité une polémique, ses pour­fend­eurs déplo­rant le fait qu’il donne une image de la société maro­caine qu’ils auraient préférée qu’on ne mon­tre pas. Même le secré­taire général du syn­di­cat du théâtre maro­cain, Mohamed Has­san El Joun­di, a lancé un com­mu­niqué dans lequel il appelle au boy­cott du film ; dans ce texte, il est ques­tion de « lob­by extérieur », d’« asservisse­ment » à une « nou­velle fran­coph­o­nie », d’une atteinte à « la dig­nité du Maroc et des Maro­cains ». Il y a peu de temps, des jour­nal­istes ont été empris­on­nés.

Marock, c’est juste­ment la volon­té de mon­tr­er un autre pan de ce pays, loin de cer­taines représen­ta­tions mis­éra­bilistes ou folk­loriques. La réal­isatrice souhaite rétablir une vérité sur son pays (non, toutes les femmes ne sont pas voilées et tous les hommes ne s’en­ga­gent pas sur la voie d’un islam rad­i­cal, oui, les jeunes boivent de l’al­cool, font des cours­es de voiture et se fichent de cer­tains pré­ceptes religieux), mais le Maroc c’est aus­si la pau­vreté. Mais ce n’est pas le pro­pos ici ! Laïla Mar­rakchi a surtout empoigné à bras le corps le thème du pas­sage à l’âge adulte ; avec ses espoirs, ses doutes, ses trans­for­ma­tions, un thème uni­versel par essence. À ceci près que pren­dre son envol, con­quérir sa lib­erté en s’af­fran­chissant de la tutelle famil­iale et de celle des tra­di­tions prend un relief par­ti­c­uli­er dans un pays fait de para­dox­es et d’en­tre-deux. Mais faire un film sur l’ado­les­cence n’est pas chose aisée. Le film prenant pour pro­pos une banal­ité ado­les­cente (les con­ver­sa­tions entre copines autour des mecs, les cuites du week-end, les heures passées à éla­bor­er sa tenue de sor­tie, le pre­mier bais­er…) peut vite vir­er à la bluette sen­ti­men­tale mièvre ; ce qui n’est pas le cas ici, même si l’héroïne de Marock est une ado­les­cente comme il en existe aux qua­tre coins de la planète. Rita, 17 ans, à quelques mois du bac, traîne avec ses copines sur l’im­mense toit en ter­rasse de la lux­ueuse vil­la de ses par­ents, en écoutant David Bowie et en retar­dant le moment des révi­sions. Très entourée, Rita ne manque de rien. Sans com­plexe, c’est une jeune fille mod­erne qui sort en mini-jupe, fume et boit en cachette de ses par­ents, tombe amoureuse. Mais l’heureux élu s’ap­pelle Youri, il est juif, et ce n’est pas tout à fait du goût de ses par­ents ; encore moins de son frère, Mao, qui depuis quelque temps s’adonne inten­sé­ment à la prière.

En entre­laçant dif­férents sujets dans une même his­toire (les ami­tiés indé­fectibles, les délires enfan­tins, les con­flits famil­i­aux, les pre­mières amours, le poids de la reli­gion…) Laïla Mar­rakchi réus­sit avec bon­heur à éviter toute car­i­ca­ture. Les par­ents de Rita sont bien loin d’être des musul­mans inté­gristes et si l’his­toire d’amour de leur fille avec Youri n’est pas tout à fait pour leur plaire, c’est plus parce qu’elle la détourne de l’échéance du bac qu’à cause de la con­fes­sion du jeune homme. Si Mao se tourne vers la reli­gion, ce qui lui vaut les rail­leries de sa sœur (« tu t’es cru en Algérie ou quoi ? Tu vas devenir bar­bu ! Et tu t’es trompé de direc­tion, La Mecque c’est de l’autre côté »), c’est parce que, roulant trop vite au volant de sa puis­sante voiture, il a tué un jeune garçon. La reli­gion sert ici tan­tôt de cadre cul­turel, syn­onyme de joie, comme autour des pré­pa­ra­tions culi­naires des fêtes de Ramadan, tan­tôt de cou­ver­ture à une cul­pa­bil­ité trop dure à vivre. Laïla Mar­rakchi ne fait pas un film con­tre les dogmes religieux, mais utilise la pra­tique religieuse de la famille de Rita pour dénon­cer une hypocrisie ; Mao attend une rédemp­tion, tan­dis que les par­ents font le ramadan « pour la forme ».

En fait, Laïla Mar­rakchi a tourné Marock comme on éla­bore un album de sou­venirs ; elle aus­si a gran­di dans le quarti­er hup­pé d’An­fa, à Casablan­ca. Aujour­d’hui arrivée à la trentaine et en pos­ses­sion des moyens de réalis­er ce qu’elle veut (ce film), elle agit comme si elle voulait ren­dre hom­mage à l’én­ergie de ses vingt ans. Marock ne va pas dans la direc­tion d’une nou­velle recherche ciné­matographique, c’est là sa lim­ite ; il reste avant tout un diver­tisse­ment, d’au­tant que l’aspect « Roméo et Juli­ette » n’est pas poussé à son parox­ysme. Que le cou­ple soit « mixte » n’ap­porte rien au scé­nario. La volon­té pre­mière de la réal­isatrice est bien de met­tre en scène une cer­taine nos­tal­gie ; cela donne néces­saire­ment lieu à quelques clichés, mais rat­trapés par un humour per­ma­nent, véhiculé notam­ment par Mor­jana Alaoui, la jeune comé­di­enne qui donne vie à Rita, d’une fraîcheur revig­o­rante, ou encore par Rachid Ben­hais­san, qui joue Driss, le meilleur ami homo­sex­uel.

Cha­cun pour­ra se recon­naître dans cette péri­ode d’in­cer­ti­tude post-bac­calau­réat, dans ce pas­sage vers la vie d’adulte, porté par des per­son­nages qu’on a tous croisés dans sa vie. Mor­jana Alaoui pos­sède cette spon­tanéité qui fait tout pass­er, y com­pris les mal­adress­es du scé­nario (on sait assez vite com­ment l’his­toire va se ter­min­er) pour incar­n­er une jeune fille des plus char­mantes à qui l’on pour­rait tout pass­er. Devant ce por­trait de jeunes gens en pleine insou­ciance, on reste un peu per­plexe. Laïla Mar­rakchi voit juste, elle réus­sit à nous faire sourire, mais ne voit pas très loin. De plus, les émo­tions du film restent sou­vent tièdes ; dans cer­taines scènes, les approx­i­ma­tions du jeu des acteurs pren­nent le pas sur les sen­sa­tions. La façon dont est filmé l’amour entre Rita et Youri nous laisse pan­tois. Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils passent leur temps à s’embrasser, mais les sen­ti­ments ne crèvent pas l’écran. Les scènes d’in­tim­ité fémi­nine sont plus réussies ; la scène où les trois amies se retrou­vent à la plage, l’une char­ri­ant Rita sur son nou­v­el amoureux, l’autre annonçant son mariage arrangé sonne plus juste que les scènes entre Youri et Rita.

Une scène, vers la fin du film, réus­sit néan­moins ce moment mag­ique au ciné­ma où l’é­mo­tion se dégage au point d’ab­sorber le spec­ta­teur. C’est la scène de réc­on­cil­i­a­tion entre Rita et son grand frère, seuls sur la grande ter­rasse de leur mai­son. Avant que la jeune fille ne s’a­ban­donne dans les bras de Mao, il engage une lutte ten­dre et ferme pour réus­sir à l’at­tir­er con­tre son cœur et à lui faire lâch­er prise. Sans trop qu’on sache expli­quer pourquoi, il se passe entre les deux acteurs, à ce moment pré­cis, une alchimie par laque­lle ils atteignent une vérité qui nous touche en plein cœur.