© Netflix
A House of Dynamite

A House of Dynamite

de Kathryn Bigelow

  • A House of Dynamite
  • États-Unis2025
  • Réalisation : Kathryn Bigelow
  • Scénario : Noah Oppenheim
  • Image : Barry Ackroyd
  • Montage : Kirk Baxter
  • Musique : Volker Bertelmann
  • Producteur(s) : Greg Shapiro, Kathryn Bigelow, Noah Oppenheim
  • Production : Prologue Entertainment
  • Interprétation : Rebecca Ferguson (Capitaine Olivia Walker), Idris Elba (Le président des États-Unis), Gabriel Basso (Jake Baerington), Jared Harris (Reid Baker)...
  • Distributeur : Netflix
  • Date de sortie VOD : 24 octobre 2025
  • Durée : 1h52

A House of Dynamite

de Kathryn Bigelow

Cheval de trois


Cheval de trois

Depuis Démineurs, le ciné­ma de Kathryn Bigelow s’est branché sur l’histoire récente des États-Unis (même Detroit, retraçant les émeutes de juil­let 1967, com­men­tait par la bande l’émergence du mou­ve­ment Black Lives Mat­ter) pour livr­er des fic­tions emprun­tant à l’esthétique du reportage une ner­vosité et un sen­ti­ment d’urgence. Si A House of Dyna­mite sem­ble dans un pre­mier temps s’inscrire naturelle­ment dans cette veine, il con­stitue pour autant à l’échelle de sa fil­mo­gra­phie une petite rup­ture, ou du moins une rup­ture à moitié assumée (c’est la lim­ite du film, j’y reviendrai). La cinéaste dépeint trois fois une même crise diplo­ma­tique et mil­i­taire d’importance majeure : un mis­sile nucléaire de prove­nance indéter­minée (on sait juste qu’il est par­ti du Paci­fique, sans savoir si la Corée du Nord, la Chine ou le Krem­lin sont der­rière l’attaque) s’élance vers une grande ville des États-Unis, tan­dis que les dif­férentes strates de la défense améri­caine ten­tent de cern­er et de con­tr­er la men­ace qui s’affirme inex­orable­ment sec­onde après sec­onde. L’intrigue est fic­tive, mais elle s’appuie sur le con­texte géopoli­tique d’aujourd’hui, entre la men­tion d’une Russie embour­bée dans un con­flit qui lui vaut des sanc­tions diplo­ma­tiques et la ques­tion de l’isolement de Pyongyang sur la scène inter­na­tionale. Et de loin, on pour­rait croire l’affaire sim­ple : Bigelow réac­tu­alis­erait le scé­nario de Point Lim­ite de Sid­ney Lumet dans une époque où la Guerre froide a lais­sé place à une frag­men­ta­tion des rap­ports de force géopoli­tiques et à plusieurs foy­ers d’embrasement – dessi­nant un monde sem­blable à une « mai­son de dyna­mite », pour repren­dre le titre. Cette lec­ture, le film y invite et dis­tille même des signes qui ten­dent à la cor­ro­bor­er : dans les plis du thriller qui se met en place, des rac­cords sur une stat­ue de Lin­coln, des por­traits de prési­dents (Oba­ma, Eisen­how­er), ou des visions du dra­peau états-unien nour­ris­sent l’idée que l’on assis­terait à un « film sur l’Amérique », pour repren­dre une anti­enne usée jusqu’à la corde. Dans cette per­spec­tive, ce que mon­tr­erait Bigelow, c’est l’extrême vul­néra­bil­ité non seule­ment des États-Unis, mis à genoux en moins d’une heure, mais aus­si de l’équilibre des rap­ports de force inter­na­tionaux, l’ordre glob­al garan­ti par la dis­sua­sion nucléaire appa­rais­sant ici comme un leurre, voire comme un dan­ger mor­tel au sein d’un monde dans lequel la rai­son n’est plus le pili­er pre­mier.

C’est tout ? Oui, si l’on tient à une approche pure­ment thé­ma­tique, et il est à peu près cer­tain que l’on reprochera ce manque de com­plex­ité à Bigelow, qui n’en est pas à sa pre­mière polémique sur le ter­rain de l’inconséquence poli­tique – on se sou­vient des débats liés à la représen­ta­tion de la tor­ture dans Zero Dark Thir­ty ou du sadisme polici­er dans une séquence cen­trale de Detroit. Si l’on chausse ces lunettes, A House of Dyna­mite est assuré­ment trop flou, trop le nez dans sa dynamique de thriller effréné, puisque le scé­nario ne cesse de repar­tir, après chaque longueur, au début de sa course en apnée. Heureuse­ment, le film est bien plus intéres­sant que ce que laisse entrevoir cette pre­mière couche inter­pré­ta­tive, qui ne prend pas en compte la spé­ci­ficité la plus impor­tante du réc­it : sa par­ti­tion en trois seg­ments répé­tant exacte­ment la même dynamique nar­ra­tive, de son point A (l’apparition d’un pro­jec­tile) à son point B (l’imminence de l’impact et la réponse mil­i­taire qu’envisage le prési­dent des États-Unis). À Venise, où le film était pro­jeté en com­péti­tion, il a beau­coup été dit que A House of Dyna­mite démar­rait sur les cha­peaux de roue et que sa pre­mière par­tie, focal­isée sur le per­son­nage de Rebec­ca Fer­gu­son, qui super­vise les événe­ments dans une salle de crise, fai­sait de l’ombre aux suiv­antes. C’est bien mal com­pren­dre le film que de vouloir faire de sa struc­ture un élé­ment annexe, voire un défaut de con­struc­tion : tout le pro­jet de Bigelow repose pré­cisé­ment sur elle. Ce principe de « rejeu », au-delà de son intérêt dra­maturgique (par la manière dont il téle­scope des points de vue), relève d’une opéra­tion con­jointe de con­den­sa­tion nar­ra­tive et de frag­men­ta­tion. Con­den­sa­tion, car « l’action » de ce film d’action n’est en vérité qu’une arabesque sur un tableau de con­trôle : une courbe dont la pro­gres­sion est ponc­tuée de ten­ta­tives d’endiguer sa course (sous la forme de tri­an­gles jaunes et rouges), de dis­cus­sions pour com­pren­dre exacte­ment ce qui est à l’œuvre ici, et d’hésitations sur la marche à suiv­re pour désamorcer l’explosion prévue. Frag­men­ta­tion, car en répé­tant deux fois cette dynamique, Bigelow procède à une explo­ration ten­tac­u­laire des ser­vices améri­cains, moins pour faire son Rashō­mon que pour mul­ti­pli­er les niveaux de vitesse et les oscil­la­tions ryth­miques. On pour­rait croire que cette manière de « dépli­er » per­met d’accoucher d’une vision plus claire. Il n’en est rien : à l’issue du film, on n’en saura pas davan­tage sur l’origine du tir, les con­séquences de l’at­taque, ni même sur les dys­fonc­tion­nements poten­tiels ou les opéra­tions de sab­o­tage qui auront con­duit à la cat­a­stro­phe. Cette indé­ci­sion frappe d’autant plus au regard de la métic­u­losité avec laque­lle Bigelow dépeint les rouages de Wash­ing­ton : assuré­ment, elle est volon­taire.

House of dynamique

C’est là que A House of Dyna­mite, sous ses allures de super série B (et dans les faits, il en est bien une), devient assez pas­sion­nant. Pourquoi Bigelow s’intéresse-t-elle tant dans ses films à la chose mil­i­taire et admin­is­tra­tive ? Pourquoi ressent-elle le besoin de tapiss­er l’écran de don­nées, d’acronymes, d’enchaîner les embardées vers des pôles annex­es du réc­it (une base mil­i­taire dans le Paci­fique, une organ­i­sa­tion gou­verne­men­tale cham­boulée par une annonce d’évacuation, etc.) ? Parce que chez elle, l’hyper con­cret est la con­di­tion d’accès à un autre état qui est le véri­ta­ble hori­zon de son ciné­ma fréné­tique : l’abstraction. La crise mil­i­taire est ici réduite à une stricte dynamique bal­is­tique, tan­dis que l’accumulation, voire la sat­u­ra­tion d’informations, ne cesse d’éloigner le film des rivages de la parabole ancrée dans le présent. Tout est ramené à une forme de tech­nic­ité illis­i­ble : grilles de con­ver­sa­tions zoom où in et off se mélan­gent à mesure que la défla­gra­tion se pré­cise (on entend vers la fin des bribes de con­ver­sa­tions privées) ; classeur de stratégie mil­i­taire sem­blable à un « menu » com­posé de chiffres abscons et de couleurs ; accu­mu­la­tion de don­nées sta­tis­tiques, par­fois pon­dues au doigt mouil­lé, etc. L’armée, c’est du pro­to­cole, de la bureau­cratie, de la régle­men­ta­tion si poussée qu’elle en devient nébuleuse – ni le prési­dent, ni son secré­taire à la Défense n’y enten­dent quoi que ce soit. C’est aus­si dans cette logique qu’il faut com­pren­dre l’esthétique du film, qui repose sur un bras­sage con­tinu de très courts plans finis­sant par tenir du vor­tex, comme si l’ensem­ble des per­son­nages était aspiré par la dynamique ciné­tique du scé­nario. Ain­si des petits pas de côté en apparence con­venus sur la vie privée des pro­tag­o­nistes, sou­vent réduits à un détail grossier – une pho­to, une fig­urine de dinosaure, une peluche qui tombe d’un casi­er dans un ves­ti­aire mil­i­taire. Tous ces micro-élé­ments ne visent pas seule­ment à don­ner un sem­blant de con­sis­tance émo­tion­nelle à la foule d’in­di­vidus entrap­erçus, mais par­ticipent plutôt d’une mosaïque d’im­ages pris­es dans la poussée mor­tifère du mis­sile, dont la pre­mière véri­ta­ble vic­time sera d’ailleurs un haut dig­ni­taire aiman­té par le vide, dans un plan de sui­cide d’une sécher­esse remar­quable (on ne voit qu’un corps tomber du cadre).

On com­mence à mieux saisir où veut en venir Bigelow : A House of Dyna­mite relève davan­tage de la boîte à rythmes que de l’exposé didac­tique sur les États-Unis et la cocotte-minute diplo­ma­tique qu’est devenu le monde con­tem­po­rain. Si la cinéaste répète, ce n’est pas pour « creuser » un sujet, bien que la struc­ture du scé­nario nous rap­proche peu à peu du plus haut pôle déci­sion­nel (le prési­dent des États-Unis, a.k.a. POTUS, présen­té durant les trois quarts du film comme une voix fatiguée et un car­ré noir sur un écran), mais pour déclin­er les poten­tial­ités de tem­po offertes par la sim­plic­ité élé­men­taire de sa sit­u­a­tion. Et de fait, son film aus­culte moins une sit­u­a­tion en par­ti­c­uli­er qu’il n’en­vis­age l’idée même de sit­u­a­tion comme une unité métrique ciné­matographique ; le cadre choisi, bien qu’il véhicule une haute inten­sité dra­ma­tique (l’amorce de la Troisième Guerre mon­di­ale), n’est qu’un car­bu­rant pour laiss­er libre cours à un art de la com­bi­na­toire où rien, ou presque, n’a d’incidence réelle – le sup­posé cli­max émo­tion­nel où le Prési­dent partage ses angoiss­es avec son épouse est ain­si escamoté par les aléas du réseau télé­phonique et n’ouvrira sur aucune révéla­tion ou prise de déci­sion. La « mai­son de dyna­mite » relève dès lors de l’édifice patiem­ment bâti sur une poudrière ou du cheval de Troie (cf. le dinosaure en plas­tique qui se retrou­ve dans la poche de Rebec­ca Fer­gu­son) : il s’agit d’un faux film sur l’Amérique, et d’une vraie série B qui fait mine de par­ler du monde pour mieux tra­vailler sa dynamique ondu­la­toire. Au fond, on n’est pas si loin de Point Break ; ce qui intéresse Bigelow, ce sont les vagues. Reste que si on accepte cette façon de voir le film, on peut con­sid­ér­er qu’il a le tort d’être encore un peu trop gras sur le plan émo­tion­nel, de dis­tiller encore un peu trop de sig­naux et de sym­bol­es liés à l’histoire Améri­caine, ou encore de se can­ton­ner à un exer­ci­ce de style (l’expression, sou­vent gal­vaudée, est pour le coup appro­priée). Toutes ces réserves sont justes, mais n’effacent pas le brio de ce petit film dia­ble­ment rusé, qui paraît de loin approcher avec min­i­mal­isme un sujet max­i­mal, quand en pra­tique, il tire le max­i­mum d’un dis­posi­tif min­i­mal, pour déploy­er et redé­ploy­er un même mou­ve­ment.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Rebel Ridge
Rebel Ridge
Rebel Moon — Partie 2 : L’Entailleuse
Rebel Moon — Partie 2 : L’Entailleuse
Le Cercle des neiges
Le Cercle des neiges
Rebel Moon — Partie 1 : Enfant du feu
Rebel Moon — Partie 1 : Enfant du feu
Hatari — The Killer
Hatari — The Killer
The Killer
The Killer
Roald Dahl x Wes Anderson
Roald Dahl x Wes Anderson
La Merveilleuse Histoire de Henry Sugar / Le Cygne / Le Preneur de rats / Venin
La Merveilleuse Histoire de Henry Sugar / Le Cygne / Le Preneur de rats / Venin
I Think You Should Leave with Tim Robinson, saison 3
I Think You Should Leave with Tim Robinson, saison 3
White Noise
White Noise
Bardo, fausse chronique de quelques vérités
Bardo, fausse chronique de quelques vérités
Le Cabinet de curiosités de Guillermo del Toro
Le Cabinet de curiosités de Guillermo del Toro