Une fois par mois, Par­al­lax regarde le ciné­ma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, l’ombre des Ailes de William A. Well­man (1927) plane sur Top Gun : Mav­er­ick de Joseph Kosin­s­ki (2022).

L’attrait des deux derniers films de Joseph Kosin­s­ki, Top Gun : Mav­er­ick (2022) et le récent F1, repose large­ment sur l’immersion promise par leurs dis­posi­tifs tech­niques. En accrochant une bat­terie de caméras à des véhicules de pointe – avions de chas­se pour le pre­mier, bolides de course pour le sec­ond –, ils revendiquent une resti­tu­tion authen­tique[1] des sen­sa­tions des pilotes lancés à toute allure. Le tra­vail de Kosin­s­ki s’inscrit dans une dou­ble fil­i­a­tion : le proces­sus de cap­ta­tion de F1 actu­alise par exem­ple celui du Grand Prix (1966) de John Franken­heimer, tan­dis que les zincs de Top Gun : Mav­er­ick évo­quent ceux d’un loin­tain prédécesseur, Les Ailes (1927) de William A. Well­man. Récem­ment présen­tée en ouver­ture de la rétro­spec­tive que con­sacre la Ciné­math­èque française au réal­isa­teur, cette fresque du ciné­ma muet, cen­trée sur deux pilotes insé­para­bles durant la Pre­mière Guerre mon­di­ale, abrite déjà, au milieu d’une recon­sti­tu­tion de grande ampleur du champ de bataille, d’ahurissantes pris­es de vues aéri­ennes in situ per­mis­es par des caméras juchées sur les biplans. Ajou­tons que le finale du film de 1927, qui voit David (Richard Arlen), l’un des deux héros, abat­tu en ter­ri­toire enne­mi et con­traint de sub­tilis­er un aéronef alle­mand, sem­ble pré­fig­ur­er directe­ment l’un des derniers rebondisse­ments de Top Gun : Mav­er­ick.

Ces spec­tac­u­laires bal­lets mécaniques se déroulent par ailleurs, dans les deux cas, sur un fond trag­ique. Dans Mav­er­ick, le per­son­nage de Tom Cruise (éter­nel fan­tôme de lui-même) doit se con­fron­ter à ses échecs passés, dont le sou­venir ressur­git par l’en­trem­ise de flash­backs com­posés à par­tir de plans du pre­mier Top Gun. De même, la per­spec­tive d’un des­tin funeste con­tre­bal­ance dans Les Ailes l’enthousiasme des jeunes pilotes, notam­ment suite à la mort d’un novice, joué par Gary Coop­er, avant même son pre­mier dog­fight. Les avions eux-mêmes, totems d’un ancien temps dans le récent Top Gun (Mav­er­ick retape un coucou dans son hangar, tan­dis que les pontes de l’armée veu­lent rem­plac­er l’escadrille par des drones), appa­rais­sent d’abord dans Les Ailes sous la forme d’une ombre évo­quant un oiseau de proie invis­i­ble, comme un mirage mys­térieux et menaçant.

D’un film à l’autre, le vol per­met cepen­dant de con­jur­er le spec­tre de la fatal­ité. Obsolète au sol, le vieil­lis­sant Mav­er­ick retrou­ve dans les airs une vigueur inaltérée. À l’inverse, le retour au pays de Jack (Bud­dy Rogers), l’un des héros de Well­man, après avoir rac­croché son cos­tume de pilote, achève son pas­sage à l’âge adulte (juvénile à son départ, le voici grison­nant). Le dénoue­ment des Ailes entérine, alors que David ago­nise dans les bras de son ami, le par­al­lèle entre vol et vital­ité : l’hélice de l’avion s’arrête de tourn­er en même temps que le cœur du pilote cesse de bat­tre. Tous deux « dirigés » par des avi­a­teurs (Tom Cruise, égale­ment pro­duc­teur et pilote à ses heures, et William A. Well­man, vétéran de la Grande Guerre), Top Gun : Mav­er­ick et Les Ailes imag­i­nent le ciel comme un lieu où les « cheva­liers des airs » sus­pendent momen­tané­ment l’inéluctabilité du temps qui passe.

Notes

Notes
↑1 L’économie d’effets numériques van­tée par le mar­ket­ing des films est en par­tie une fausse promesse, comme en attes­tent les mak­ing-of : https://www.youtube.com/watch?v=Xl2NqB7MjfE&t=215s