Une fois par mois, L’après-coup revient sur un motif, une image ou une série de plans tirés d’un ou plusieurs films récents. Ce mois-ci : Tom Cruise fait marche arrière dans The Final Reck­on­ing.

Ethan Hunt court à per­dre haleine tan­dis que le monde court quant à lui à sa perte. Pour l’agent secret, de retour une ultime fois dans The Final Reck­on­ing, il s’agit encore et tou­jours d’avoir une longueur d’avance ; il lui faut sans cesse accélér­er son allure pour mieux ralen­tir la course du temps, voire infléchir l’ordre pro­gram­mé des choses. Force est de con­stater qu’au fil des huit épisodes de Mis­sion : impos­si­ble, les sprints effrénés de Tom Cruise, plus spec­tac­u­laires les uns que les autres, sont devenus un pas­sage obligé, sinon atten­du de la fran­chise. En guise de teas­er avant la sor­tie du précé­dent Dead Reck­on­ing, part 1, le dis­trib­u­teur Para­mount Pic­tures est même allé jusqu’à en con­fec­tion­ner une com­pi­la­tion. Out­re l’éloge de la per­for­mance, on peut lire autre chose dans cette suite de tra­jec­toires limpi­des et rec­tilignes : Tom Cruise n’a de cesse de courir après la fausse jeunesse d’Hunt, qu’il ne rat­trapera jamais. Cette dépense physique expo­nen­tielle pour­rait même à présent prêter à sourire tant le corps vieil­lis­sant de l’acteur, au-delà des apparences botoxées, sem­ble de plus en plus buter sur les exploits improb­a­bles d’Hunt.

Mais davan­tage que cette dimen­sion trompe-la-mort entretenue avec son per­son­nage fétiche, jusqu’à l’absurde (il parait désor­mais increvable dès lors qu’il court), c’est la per­spec­tive de l’échec qui rend cer­tains des sprints d’Hunt véri­ta­ble­ment stim­u­lants. Courir pour rien, n’est-ce pas là le meilleur moyen de venir con­trari­er la mécanique (trop) par­faite d’un corps sat­uré de lui-même ? Tout bien con­sid­érée, plus d’une fois la débauche d’énergie d’Hunt s’avère en effet en pure perte : si le héros véloce a beau ne pas ménag­er ses efforts, il finit tout de même sou­vent par débouler trop tard. À cet égard, la scène de la mort de Luther, située au début de The Final Reck­on­ing, retient par­ti­c­ulière­ment l’attention (quand bien même le film est par ailleurs assez peu mémorable), en syn­théti­sant à elle seule le car­ac­tère décep­tif de cer­tains sprints de Cruise. Un dou­ble mou­ve­ment d’aller-retour la sous-tend : Hunt court d’abord pour retrou­ver son ami dans les bas-fonds lon­doniens, avant d’être freiné par une grille der­rière laque­lle Luther, pris­on­nier, tente de désamorcer une bombe. Il court ensuite pour s’échapper de ce lieu avant que l’explosif pul­vérise bel et bien tout sur son pas­sage (y com­pris son ami con­damné). Autrement dit, épuisé et impuis­sant, Hunt a fait machine arrière. Précé­dant sa fuite, un beau plan avait pris soin d’encercler et de con­tenir son vis­age baigné d’ombre à l’intérieur des tor­sades for­mées par les bar­reaux du por­tail. Comme une manière de por­trait, saisi sur le vif, d’un homme fatigué et ter­ror­isé à l’idée de regarder la mort en face, lui qui est volon­tiers enclin à lui tourn­er le dos. Quelques instants, coincé der­rière les bar­reaux de ce qui est égale­ment sa prison, Hunt n’a peut-être jamais paru aus­si seul. Con­tre toute attente, son corps entier garde sa réserve jusqu’au moment où explose de nou­veau son énergie démesurée, une énergie qui est autant celle du dés­espoir (il ne pour­ra sauver in fine son meilleur ami) qu’un acte soli­taire de survie. Courir à cœur per­du, voilà en quoi con­siste désor­mais son des­tin.