C’est autour de la mai­son, filmée comme un lieu à la fois fam­i­li­er et opaque, qu’Eva Vic­tor con­stru­it son pre­mier long métrage. En s’ouvrant sur un plan fixe d’une petite mai­son dans la nuit, éclairée de l’intérieur, le film s’installe d’emblée dans un entre-deux et devant un seuil. Découpé en chapitres (The Year of the Baby, The Year of the Bad Thing, The Year with the Ques­tion…), Sor­ry, Baby suit une chronolo­gie dis­lo­quée pour retrac­er la vie d’Agnès (inter­prétée par Vic­tor elle-même), une jeune femme d’abord étu­di­ante, puis pro­fesseure dans une petite ville de la Nou­velle-Angleterre. Pour évo­quer le viol d’Agnès par son tuteur de recherche, le film passe notam­ment par un motif récur­rent : l’articulation d’un rap­proche­ment avec une prise de recul. Alors qu’elle entre chez son pro­fesseur pour récupér­er un devoir, la caméra reste ain­si à l’extérieur, pour filmer la mai­son depuis le trot­toir opposé. Le ciel s’assombrit, la nuit tombe, jusqu’au moment où la porte s’ouvre à nou­veau. Agnès sort con­fuse et remet ses chaus­sures sans pren­dre le temps de faire ses lacets. Cette suite de plans fix­es pro­pose une réponse forte à la ques­tion de la représen­ta­tion du tabou de l’horreur et de la vio­lence. #MeToo, par­mi ses nom­breux effets sal­va­teurs, a aus­si été une révo­lu­tion des images et des représen­ta­tions : écrire et filmer une scène de viol, mais aus­si racon­ter la vie des vic­times, impliquent de repenser un espace qui leur soit pro­pre.

Si Eva Vic­tor choisit la dis­tance pour cette scène en par­ti­c­uli­er, elle ne se détourne pas pour autant de son sujet. La cinéaste n’hésite pas à recourir à d’autres tonal­ités, comme l’humour, pour échap­per à une cer­taine image de « la » vic­time trop sou­vent définie de manière uni­voque et psy­chol­o­gisante. Il est à cet égard sig­ni­fi­catif que Sor­ry, Baby sorte presque en même temps que Sam fait plus rire d’Ally Pankiw, un autre film qui inter­roge le trau­ma­tisme par le prisme de l’humour noir. Mais à l’inverse de ce dernier, le film d’Eva Vic­tor évite le piège du scé­nario con­stru­it autour du viol comme un moteur de sus­pense. Si l’on pour­rait reprocher à la réal­isatrice de se défauss­er et d’éviter la ques­tion de la représen­ta­tion en restant der­rière la porte, il ne faut pas ignor­er qu’un viol ressem­ble sou­vent à ça : une voix qu’on n’entend plus dans une mai­son ordi­naire, une porte fer­mée devant laque­lle on passe sans se douter de rien. Le recours aux ellipses et à une struc­ture frag­men­taire per­met de la sorte au film d’éviter le piège du cli­max atten­du. Le viol n’est pas une fatal­ité, ni exis­ten­tielle ni nar­ra­tive : Sor­ry, Baby inter­roge sa place dans la vie du per­son­nage comme dans le réc­it, sans le réduire à une fonc­tion. Ce refus du spec­tac­u­laire nour­rit l’ensemble du film. Par exem­ple, lorsqu’Agnès tente d’expliquer à son amie Lydie ce qui s’est passé, elle ne nomme pas l’acte en tant que tel, comme si les mots eux-mêmes étaient plus ter­ri­fi­ants encore que l’événement. « That’s the thing », finit-elle par dire. Les dia­logues ont cet effet para­dox­al de révéler un silence : celui de la honte et de la sidéra­tion.