Que sig­ni­fie « être ici » quand on vient d’ailleurs ? La ques­tion revient à plusieurs repris­es dans la bouche de Ser­gio, un ingénieur envi­ron­nemen­tal por­tu­gais engagé par une ONG pour la con­struc­tion d’une route en Guinée-Bis­sau. Dès le début du Rire et le couteau, une série de petits dys­fonc­tion­nements sug­gère que Ser­gio peine à trou­ver sa place : sa voiture tombe en panne en plein désert, il est momen­tané­ment délogé de sa cham­bre peu après son arrivée à l’hôtel et ne sup­porte pas la chaleur du pays, ce qui le con­duit de façon comique à se désha­biller dès qu’il en a l’occasion. Lors d’une petite fête, son égare­ment se traduit par ses allées et venues hési­tantes dans la largeur du scope, tan­dis qu’il tente mal­adroite­ment de se don­ner une mine décon­trac­tée avec un cock­tail à la main. Si ses actions ne cesseront ain­si d’être con­trar­iées, c’est que la pos­si­bil­ité d’une fic­tion néo­colo­niale est mise en échec, le main­tenant dans un état d’hébètement per­pétuel. Même les enjeux de sa mis­sion restent assez obscurs, se lim­i­tant à quelques faits désar­tic­ulés dont on peine à entrevoir la final­ité (ramass­er un ani­mal mort sur une route, inspecter des réser­voirs, etc.).

Pour autant, Pedro Pin­ho ne verse pas à pro­pre­ment par­ler dans la satire, à l’exception d’une séquence où appa­raît une autre tra­vailleuse human­i­taire de retour dans un vil­lage après y avoir instal­lé des latrines. Avec un human­isme bon teint qui cache mal ses relents de pater­nal­isme bien­veil­lant, elle cherche à soutir­er des remer­ciements aux habi­tants et insiste pour leur faire recon­naître que son action a révo­lu­tion­né leur quo­ti­di­en ; con­stru­ite autour des silences et des vis­ages gênés de la pop­u­la­tion locale, la séquence crée un vrai malaise. La charge est sans équiv­oque, mais per­met par con­traste de mieux dis­tinguer le posi­tion­nement sin­guli­er de Ser­gio : il se dif­féren­cie de cette approche néo­colo­niale autori­taire, qui impose son dis­cours et affirme le bien-fondé de ses actions, par une forme de dis­po­si­tion à l’écoute et à l’autocritique. Celle-ci s’incarne notam­ment pour Ser­gio lorsqu’il se rap­proche intime­ment de Diara et Guil­herme, qui n’hésitent pas à point­er l’ambiguïté morale de sa posi­tion pseu­do bien­faitrice. Face à ces reproches, Ser­gio fait preuve d’une cer­taine sou­p­lesse dans sa façon hési­tante, mais sincère, de pren­dre acte des cri­tiques.

S’invente alors une sorte de fic­tion poly­phonique[1], qui ne se lim­ite pas au seul point de vue de Ser­gio (Diara et Guil­herme, par exem­ple, ont le droit à des scènes autonomes) et se sert même de lui comme d’un relais du cinéaste pour inter­roger la pop­u­la­tion locale sur ses his­toires, ses cou­tumes ou ses modes de vie. Si l’on peut regret­ter que ces ouver­tures au doc­u­men­taire ethno­graphique soient presque trop cour­tes dans la matière des plans (alors même que le film, long de 3h30, prend son temps), elles par­ticipent à l’étrangeté d’une nar­ra­tion acci­den­tée et indo­lente, que traduit en un sens l’opposition entre la route rec­tiligne du début du film (évo­quant à la fois le pro­jet d’infrastructure de l’ONG et le découpage sou­vent arbi­traire de l’espace par les entre­pris­es colo­niales) et les courbes sin­ueuses du fleuve tra­ver­sé en pirogue dans la dernière par­tie. De nom­breux élé­ments ou ren­con­tres font ain­si bifur­quer le réc­it, sans pour autant que Pin­ho ne les développe (une blessure au pied dis­paraît mirac­uleuse­ment, une alter­ca­tion vio­lente entre les com­pa­tri­otes de Ser­gio et la pop­u­la­tion locale reste en sus­pens, etc.). Au fond, la perdi­tion de Ser­gio l’empêche de véri­ta­ble­ment s’imposer comme un héros : il reste par­fois un sim­ple témoin périphérique de l’action, tan­dis que ses his­toires d’amour entremêlées ne pren­nent jamais le pas sur le reste. Même le réc­it d’apprentissage ne parvient pas à trou­ver d’issue sat­is­faisante (cf. la con­clu­sion, presque abrupte, avec l’esquisse d’un pro­longe­ment du voy­age après la remise de son rap­port), sug­gérant par là qu’une posi­tion morale idéale n’est jamais acquise, mais doit au con­traire nour­rir une vig­i­lance éthique sans cesse remise sur le méti­er.

Notes

Notes
↑1 Ce type de réc­it rap­pelle la façon dont Miguel Gomes, dans Tabou, con­trari­ait la fic­tion hol­ly­woo­d­i­enne portée par les colonisa­teurs por­tu­gais par l’irruption doc­u­men­taire des habi­tants du Mozam­bique con­tem­po­rain.