Les enfants et petits-enfants des immi­grés arrivés en France dans les années cinquante ont pu, grâce à l’é­cole publique, accéder au savoir, acquérir des diplômes et envis­ager une véri­ta­ble car­rière pro­fes­sion­nelle. Pour­tant, la pre­mière par­tie du Pla­fond de verre insiste sur le fait que le taux de chô­mage des jeunes diplômés issus de l’im­mi­gra­tion est trois fois plus élevé que celui de la moyenne nationale. Vic­times d’une dis­crim­i­na­tion invis­i­ble, liée aux préjugés raci­aux hérités du colo­nial­isme, ils ne peu­vent, à diplôme égal, accéder au sys­tème méri­to­cra­tique, pili­er de notre République. Le Pla­fond de verre c’est le racisme invis­i­ble aux­quels se heur­tent ces jeunes diplômés. Pour­tant, dans une deux­ième par­tie inti­t­ulée Les Défricheurs, Ben­guigui mon­tre des gens qui ont réus­si mal­gré tout. Elle insiste alors avec intel­li­gence sur le rôle pri­mor­dial de l’en­tre­prise, creuset sym­bol­ique qui parvient, grâce au tra­vail, à rassem­bler toutes les com­posantes de la société et à don­ner le sen­ti­ment d’ap­partenir à une nation.

C’est vrai qu’on pour­rait en reprocher des choses à ce doc­u­men­taire de Ben­guigui. Des choses pro­pre­ment et stricte­ment ciné­matographiques. D’abord l’usage abusif des fon­dus enchaînés : tran­si­tion trop arti­fi­cielle un peu cheap. Ensuite, il y a la musique qui bar­bouille le film plutôt qu’elle ne le fait respir­er ; encore deux ou trois choses, la ten­dance très « docu-télé » du film : je filme celui que j’in­ter­viewe sur son « ter­ri­toire » puis je le fais asseoir pour finir par un gros plan. Tout le monde n’est pas Van der Keuken. Et de toute façon Ben­guigui le sait. Pas de reven­di­ca­tions esthé­tiques. Elle est dans l’ur­gence : l’ur­gence d’un con­stat (très) cru­el, celui de la (très) dif­fi­cile inté­gra­tion dans le monde de l’en­tre­prise des jeunes gens d’o­rig­ine étrangère. On insiste : « d’o­rig­ine ». Bref des types tout ce qu’il y a de plus français, bardés de diplômes et de bonne volon­té et ne par­venant pas à obtenir un entre­tien d’embauche.

Pour­tant Ben­guigui n’use d’au­cun cat­a­strophisme dans son doc­u­men­taire. Aucune mau­vaise foi puisqu’elle mon­tre aus­si des gens « issus de l’im­mi­gra­tion » qui se sont fait leur place au soleil. Pas de mise en scène non plus de la cinéaste. Et c’est tant mieux. Ben­guigui est l’or­eille atten­tive. Elle est celle qui dégote des gens « d’o­rig­ine ». Des per­son­nages pas pos­si­bles, pleins de bon sens et d’hu­mour. Et d’e­spoir surtout. Des types qui ne veu­lent pas croire à leur déveine : de ces gens qui veu­lent sans con­di­tions avoir foi en ce vieux répub­li­cain d’é­gal­ité. C’est dire si cela éveille la con­science civique, ces con­fes­sions pas très lucides ou tris­te­ment gon­flées d’e­spoir : « ça les sur­prend les employeurs de me voir arriv­er, de s’en­tretenir avec une immi­grée » dit une jeune fille dont les par­ents sont africains. « Tu n’es pas immi­grée, crie sa mère. Tu n’est pas immi­grée ma chérie (elle crie encore plus fort) ! Tu es française ! Tu es née en France, c’est là que tu as fait ta sco­lar­ité. Tu es française ! C’est ton père et moi les immi­grés. »

Bref un sujet qui tombe à pic après des émeutes dont on ne savait pas trop quoi penser. Le Pla­fond de verre fait fon­dre les préjugés comme neige au soleil. D’abord parce que l’in­jus­tice hurlante de cet état de fait est une gifle pour un pub­lic de non-aver­tis (on est deux fois plus out­ré en voy­ant cela qu’en lisant l’épisode du peigne cassé des Con­fes­sions de Rousseau). Ensuite parce que Ben­guigui a l’in­tel­li­gence de sol­liciter les entre­pris­es et de laiss­er la parole à des patrons plus ou moins ouverts qui par­lent davan­tage de « racisme incon­scient » (« on a tou­jours vu mon­sieur Bernard à tel poste et on repro­duit bête­ment le sché­ma ») que de racisme pur et dur (bien que cette thèse puisse être facile­ment démon­tée). Pas de dia­boli­sa­tion de l’en­tre­prise donc et des grands patrons, sans compter que la cinéaste con­sacre la deux­ième par­tie du doc­u­men­taire aux enfants d’im­mi­grés qui ont réus­si (cf. Les Défricheurs) et aux poli­tiques anti-dis­crim­i­na­tion. Ben­guigui veut croire en une entre­prise « sociale » qui puisse don­ner l’ex­em­ple, pro­pos­er un mod­èle d’in­té­gra­tion qui se fasse le garant de l’é­gal­ité. Nous aus­si on veut y croire. Mais il y a pas mal de pain sur la planche.

Pour­tant on peut adress­er deux cri­tiques à Ben­guigui. D’abord : un prob­lème un peu bête et pour­tant cap­i­tal : celui du pub­lic. Un doc­u­men­taire au ciné­ma, c’est rébar­batif. Un doc­u­men­taire poli­tique encore plus. À moins d’être un Michael Moore. Qui ira voir Le Pla­fond de verre ? Plutôt les gens poli­tisés (un peu à gauche et con­scients de leur rôle à jouer). Et si mal­heureuse­ment Ben­guigui prêchait dans sa pro­pre paroisse ? Ne le lui souhaitons pas. La deux­ième cri­tique porte sur l’aspect restric­tif du Pla­fond de verre : le doc­u­men­taire de Ben­guigui reste un sim­ple con­stat de ce qu’est la société française (en dis­séquant un seul symp­tôme du « can­cer » social). Bien que fine­ment analysé, le con­stat reste un con­stat et Ben­guigui informe sans pro­pos­er de solu­tions effec­tives, même si elle ouvre à une réflex­ion plus large sur le racisme. En cela Le Pla­fond de verre est un reportage : c’est ce qui en fait à la fois la force et la lim­ite.