Frantz Fanon d’Abdenour Zahzah arrive trois mois après la sor­tie d’un autre long-métrage lui aus­si con­sacré au psy­chi­a­tre mar­tini­quais, l’une des plus grandes fig­ures antiracistes et anti­colo­niales français­es. Sor­ti en avril dernier, le biopic de Jean-Claude Barny avait les défauts de ses qual­ités : en drama­ti­sant quelques moments-clés de la vie de Fanon en Algérie, le por­trait se voulait syn­thé­tique et acces­si­ble au plus grand nom­bre, à l’inverse de ses textes plutôt poin­tus, que le film résumait par l’entremise de quelques tirades. Tout en cou­vrant exacte­ment la même péri­ode, c’est-à-dire celle qui vit Fanon diriger l’hôpital psy­chi­a­trique de Bli­da-Joinville entre 1953 et 1956 (au moment où le FLN com­mence à pren­dre son essor), ce deux­ième film sem­ble faire le chemin inverse. Son sous-titre à ral­longe, Chroniques fidèles sur­v­enues au siè­cle dernier à l’Hôpital psy­chi­a­trique Bli­da-Joinville au temps où le doc­teur Frantz Fanon était chef de la cinquième divi­sion entre 1953 et 1956, témoigne de la voie descrip­tive qu’il emprunte : le film pro­pose la pein­ture qua­si sans orne­ment d’une suc­ces­sion de sit­u­a­tions recon­sti­tuées avec fidél­ité, tournées à l’en­droit même où elles ont eu lieu, plutôt que le déploiement, comme chez Barny, d’un réc­it romanesque.

Au-delà de leur oppo­si­tion de style, ce qui dis­tingue les deux films tient à leurs straté­gies poli­tiques respec­tives : d’un côté, Barny vise une adhé­sion spec­ta­to­rielle la plus large pos­si­ble, dans l’espoir de faire entr­er Fanon dans l’imaginaire col­lec­tif et, avec lui, les ques­tions qu’il porte ; de l’autre, Zahzah adopte une approche his­torique­ment plus fidèle, mais moins didac­tique (ain­si, il n’évoquera pas les raisons exactes du départ pré­cip­ité de Fanon à la fin du film). La recon­sti­tu­tion his­torique s’avère en effet plutôt austère, le cinéaste repro­duisant à la let­tre cer­tains cadrages doc­u­men­taires révélés dans des archives juste avant le générique de fin. Un peu trop sco­laire, cette opéra­tion de mimétisme a au moins le mérite de ne pas chercher à son­der arti­fi­cielle­ment l’insondable (l’intériorité des patients et les tiraille­ments intimes de Fanon) pour s’intéresser à ce qui se déroule con­crète­ment dans l’enceinte de l’asile. Les écrits de Fanon sont par con­séquent qua­si­ment absents du film, de même que sa vie de cou­ple ou de père. Car au fil des mesures intro­duites par le doc­teur dans les dif­férents départe­ments dont il a la charge, l’hôpital Bli­da-Joinville devient en par­tie le lieu d’une recon­fig­u­ra­tion plus hor­i­zon­tale du rap­port soignant-soigné. L’intégration d’un café ou d’espaces de jeux col­lec­tifs, la fin des séques­tra­tions et des vio­lences physiques et la mise en place de ses­sions de dis­cus­sion entre patients et soignants don­nent une incar­na­tion à l’anticolonialisme fanon­ien. Soign­er autrement à l’hôpital esquisse la pos­si­bil­ité de vivre autrement tout court, et de com­mencer à se rap­procher par ces micro change­ments de la fin de l’empire colo­nial et de l’État racial inté­gral[1].

Dans l’une des plus belles séquences – qui met en scène une leçon don­née au per­son­nel par le psy­chi­a­tre et l’un de ses con­frères –, la caméra, jusqu’ici plutôt figée, se met en mou­ve­ment pour fig­ur­er les fonde­ments de la « psy­chothérapie insti­tu­tion­nelle » prônée par Fanon, qui con­siste à réformer d’abord l’institution psy­chi­a­trique pour mieux soign­er ensuite les malades, en arrê­tant par exem­ple de les con­fin­er dans des espaces clos (le film s’ouvre sur une scène anx­iogène, avec une malade en crise emportée de force puis lig­otée à un lit). Alors qu’il est ques­tion de pra­ti­quer des soins sans pass­er par l’enfermement et l’os­traci­sa­tion des patients, la caméra recule lente­ment le long de la pièce puis, grâce à un trucage, tra­verse les bar­reaux d’une fenêtre pour se retrou­ver à l’extérieur du bâti­ment. Lorsqu’il s’autorise ain­si quelques effets de style, le film parvient ponctuelle­ment à dépein­dre la façon dont la pen­sée de Fanon se des­tine à tra­vers­er les murs : ceux des pris­ons, des quartiers et des ter­ri­toires. Voilà ce qu’aura racon­té, non sans une retenue par­fois trop pronon­cée, la mise en scène de Frantz Fanon : ouvrir l’espace, c’est déjà com­mencer à le décolonis­er.