Ils sont caissier, agent funéraire, ani­ma­teur de karaoké, lycéen ou même chômeur. Mais surtout, ils sont tous pom­piers volon­taires à Vizille, une petite ville d’Isère. Qu’est-ce qui peut bien les motiv­er dans ce méti­er dif­fi­cile et dan­gereux ? À quoi ressem­blent les inter­ven­tions aux­quelles ils doivent faire face, mais égale­ment les nom­breuses heures de garde durant lesquelles il ne se passe (presque) rien ?

L’ap­proche doc­u­men­taire de Patrice Chag­nard, qui n’en est pas à son coup d’es­sai, évoque celle de l’un des maîtres du genre, Ray­mond Depar­don. Pas seule­ment pour son thème, qui rap­pelle par son aspect soci­ologique quelques-uns de ses films les plus recon­nus (Reporters, Faits divers ou Urgences) mais égale­ment pour son style : pas de com­men­taires, juste la belle humil­ité de plac­er sa caméra au plus près du sujet et ten­ter de s’ap­procher de sa vérité. La force de Dans un camion rouge vient de la capac­ité de Patrice Chag­nard à capter l’at­ten­tion avec trois fois rien. Il n’y a rien de spec­tac­u­laire dans les inter­ven­tions de ces volon­taires, tout au plus un gros incendie qui vient, à la fin du film, apporter sa dose de fris­sons à ces héros très dis­crets qui rêvent d’adré­naline. Mais pour le cinéaste, le plus spec­tac­u­laire est l’ex­tra­or­di­naire générosité de leurs actes et de leurs paroles. Au-delà des gestes qui sauvent, les pom­piers volon­taires de Vizille (et, on s’en doute, d’ailleurs) savent écouter, récon­forter et par­ler à ceux et celles qu’ils vien­nent sec­ourir, quelle que soit l’in­con­gruité de la tâche. Mine de rien, Patrice Chag­nard croque en quelques scènes un très émou­vant por­trait d’une France ignorée par les médias, voire car­i­caturée à l’ex­trême dans cer­taines émis­sions télévisées. La séquence de l’i­non­da­tion d’un immeu­ble vétuste occupé par une très, très vieille dame en dit plus long sur la soli­tude des per­son­nes âgées en France que cinquante reportages chez Claire Chaz­al.

Patrice Chag­nard choisit de nous mon­tr­er le strict min­i­mum de « l’autre vie » de ces hommes et femmes pas tout à fait comme les autres, mais suff­isam­ment pour que l’on com­prenne que si cer­tains sem­blent s’en­nuy­er ferme au lycée ou der­rière la caisse d’une piscine publique, d’autres ont choisi de tra­vailler dans des lieux qui sor­tent déjà de l’or­di­naire : cimetière, casi­no, boîte de nuit… Comme s’il fal­lait, coûte que coûte, retrou­ver un peu du fris­son éprou­vé lors de cer­taines inter­ven­tions. Au fil des con­ver­sa­tions échangées par ces col­lègues, dans leur camion ou à la caserne, on perçoit çà et là la force des liens qui les unis­sent et la pas­sion qui les ani­me, sans jamais réelle­ment par­venir à en com­pren­dre les moti­va­tions. Et c’est tant mieux : en préser­vant le mys­tère, Patrice Chag­nard fait place à une réelle poésie nat­u­ral­iste et fait de l’al­tru­isme de ces volon­taires le plus bel anti­dote au cynisme ambiant. On peut reprocher au met­teur en scène l’u­til­i­sa­tion un peu trop oppor­tuniste de l’ac­cordéon de Richard Gal­liano qui, en fond sonore, se colle sur les routes enneigées comme dans un bon vieux télé­film du ter­roir made in France 3. Un détail qui ne parvient pas à gâch­er l’é­mo­tion, jamais for­cée, qui se dégage de cette belle démon­stra­tion d’hu­man­isme.