Com­ment se porte et se pra­tique aujourd’hui la cri­tique en dehors des fron­tières de l’Hexagone ? Cinquième invitée : la cri­tique états-uni­enne Natalia Winkel­man.

Com­ment vous êtes-vous lancée dans la cri­tique ?

J’ai tou­jours aimé écrire et, arrivée au lycée, j’ai com­mencé à m’in­téress­er plus sérieuse­ment au ciné­ma et à dévor­er les films. Je sen­tais pour­tant que je n’avais pas l’œil pour faire des films et j’ai plutôt décidé d’é­tudi­er le ciné­ma à l’u­ni­ver­sité, de m’in­téress­er à sa théorie et à son his­toire. C’est là que j’ai suivi un cours por­tant sur la cri­tique, dis­pen­sé par une pro­fesseure for­mi­da­ble, Karen James, qui écrit notam­ment au New York Times. À par­tir de là, j’ai pas mal vadrouil­lé sur la scène ciné­matographique new-yorkaise et com­mencé à écrire des piges.

Com­ment enseigne-t-on la cri­tique et, par exten­sion, com­ment l’ap­prend-on ?

À l’époque, j’é­tais totale­ment immergée dans l’écri­t­ure et le mode de pen­sée du champ uni­ver­si­taire. Il s’ag­it d’un ton et d’une sen­sa­tion com­plète­ment dif­férents de l’écri­t­ure cri­tique. Je lisais un peu le New York­er et le New York Times, mais je ne m’é­tais jamais vrai­ment intéressée à l’his­toire et à la méth­ode cri­tique. Il me sem­ble que l’écri­t­ure cri­tique est bien plus joueuse, elle a plus de per­son­nal­ité que l’écri­t­ure uni­ver­si­taire. Appren­dre la cri­tique c’é­tait donc pour moi dés­ap­pren­dre les réflex­es acquis à l’u­ni­ver­sité ; chercher à met­tre plus de moi dans les textes, à y être plus relâchée, plus drôle. Il ne s’agis­sait pas vrai­ment de forg­er son goût, de déter­min­er ce qui fai­sait un bon ou un mau­vais film, mais plutôt d’ap­pren­dre à écrire d’une cer­taine manière. La ques­tion du style est pri­mor­diale ; lorsque je lis un texte, l’opin­ion qui y est défendue m’im­porte bien moins que la qual­ité de l’écriture en elle-même.

Lorsque j’ai com­mencé à écrire, je lisais vorace­ment les cri­tiques que j’ad­mi­rais le plus, en étu­di­ant de près leur style et la con­struc­tion de leurs phras­es, avant de les émuler dans mes pro­pres textes. Et puis mon écri­t­ure s’est dévelop­pée naturelle­ment depuis ce point de départ, nour­rie par ces lec­tures con­stantes. Je ne saurai pas réelle­ment décrire mon style, c’est quelque chose de très dif­fi­cile à cern­er. Je pense aus­si que l’écri­t­ure doit, dans une cer­taine mesure, s’adapter aux pub­li­ca­tions dans lesquelles les textes parais­sent, qui ont sou­vent un « style mai­son ». Par exem­ple, comme j’écris main­tenant depuis quelques années pour le New York Times, j’ai l’im­pres­sion de m’être adap­tée à leur style et aux attentes de mes relecteurs.

Y a‑t-il une tra­di­tion cri­tique pro­pre au New York Times ? Dans quelle mesure vous inscrivez-vous dans cette dernière ?

J’ador­erai faire par­tie de la tra­di­tion cri­tique du New York Times, c’est une pub­li­ca­tion his­torique­ment impor­tante et qui est aujour­d’hui encore d’une grande qual­ité. Cepen­dant, je suis pigiste donc je n’écris que lorsqu’on me com­mande un texte et je ne tra­vaille pas depuis leurs bureaux. Mais dans un même temps, je pense que les rédac­teurs en chef parvi­en­nent à pro­pos­er une ligne édi­to­ri­ale et une sen­si­bil­ité très cohérentes.

Avez-vous l’im­pres­sion de faire par­tie d’un col­lec­tif ou votre statut de pigiste tend-il plus à vous isol­er ?

J’aimerais beau­coup faire plus franche­ment par­tie d’un col­lec­tif. Par le passé, Twit­ter était un espace où les cri­tiques pou­vaient se rassem­bler et dis­cuter, décou­vrir de nou­velles plumes, etc. C’é­tait presque l’épi­cen­tre de la cri­tique, au sein duquel s’échangeaient les impres­sions en fes­ti­val, où cri­tiques et pub­lic étaient en con­tact direct. Cet espace-là n’ex­iste plus vrai­ment : Twit­ter est devenu qua­si inutil­is­able et je ne sais pas si ses alter­na­tives ont pu don­ner nais­sance à des espaces d’échanges sim­i­laires. Peut-être que c’est un vide qu’a rem­pli Let­ter­boxd, où n’im­porte qui peut pub­li­er ses petites cap­sules cri­tiques et décou­vrir ce qu’ont vu ses amis. Je ne sais pas si c’est un espace qui per­me­t­tra au « mode cri­tique » de sub­sis­ter. Si je souhaite vrai­ment lire de la cri­tique, je me tourne en général vers des plumes et pub­li­ca­tions que je con­nais et admire déjà.

Plusieurs per­son­nes avec lesquelles nous nous sommes entretenus pour cette série ont affir­mé que la forme tra­di­tion­nelle du méti­er de cri­tique était en train de dis­paraître. Partagez-vous ce sen­ti­ment ? Com­ment décririez-vous le paysage cri­tique améri­cain actuel ?

J’échange régulière­ment avec cer­tains cri­tiques qui tra­vail­lent dans une pub­li­ca­tion majeure depuis des années. Mais il me sem­ble que le méti­er qu’ils me décrivent n’ex­iste plus vrai­ment, du moins sous cette forme. Aujour­d’hui, il est très dif­fi­cile pour la grande majorité des cri­tiques de gag­n­er suff­isam­ment d’ar­gent pour vivre, et cela reflète des ten­dances plus larges dans le champ du jour­nal­isme et des médias. Et puis, il n’y a plus énor­mé­ment de pub­li­ca­tions, un média comme The A.V. Club a été com­plète­ment évis­céré. Les rares postes qui s’ou­vrent sont vite rem­plis et il ne reste alors plus que la pige comme oppor­tu­nité pro­fes­sion­nelle. Beau­coup de cri­tiques que je con­nais sont for­cés de cumuler plusieurs emplois, la vie est extrême­ment chère, surtout à New York, et cer­tains de mes cama­rades sont très inqui­ets quant à leurs poten­tiels frais médi­caux. C’est un con­texte effrayant. Quand j’é­tais à l’u­ni­ver­sité, des cri­tiques venaient par­fois nous aver­tir de ne pas nous lancer dans le milieu, ils nous dis­aient qu’il n’y avait pas de tra­vail et pas d’ar­gent. C’est quelque chose qu’on entend tou­jours. Mais les bons textes restent néces­saires. Pour ma part, je ne souhaite pas être la per­son­ne qui est tant indignée par son milieu qu’elle recom­mande aux autres de ne pas s’y lancer.