© Les Films du Losange
Résurrection
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes 2025

Résurrection

de Bi Gan

Résurrection

de Bi Gan

Extinction des feux


Extinction des feux

Dou­ble aver­tisse­ment en préam­bule : d’une part, Résur­rec­tion a plutôt divisé la rédac­tion – même si on s’ac­corde sur le fait qu’il con­tient par­mi les plus belles scènes vues cette année à Cannes – et le point de vue qui s’ex­prime ici est celui d’un « biganien » rel­a­tive­ment déçu  ; de l’autre, explor­er ses entrailles implique de déflo­r­er en par­tie la manière dont il s’or­gan­ise.

Struc­turé en six blocs, Résur­rec­tion s’ou­vre avec un pre­mier seg­ment muet reprenant quelques car­ac­téris­tiques du ciné­ma expres­sion­niste alle­mand, par­mi lesquelles les fig­ures som­nam­bules et les décors bis­cor­nus du Cab­i­net du Doc­teur Cali­gari. On y suit le per­son­nage joué par Shu Qi explo­rant les méan­dres d’une opi­umerie aux cloi­sons en papi­er. À la fin d’une séquence mélièsi­enne où s’enchaînent les tours de magie (un mur qui s’effondre, un planch­er qui piv­ote, etc.), il ren­con­tre une créa­ture piégée dans l’espace-temps mal­léable du ciné­ma lui-même – un « Rêv­oleur » ou « Fan­tas­mer » en anglais. La dynamique du train fan­tôme chère à Bi Gan, incar­née par la dérive noc­turne d’Un grand voy­age vers la nuit, s’incarne ici par l’entremise d’un hom­mage qua­si enfan­tin à la pres­tidig­i­ta­tion filmique (dont la présence d’un zooprax­is­cope sur l’é­coutille du trou où est enfer­mée la créa­ture). Le réc­it est ain­si lancé sur une voie aus­si stim­u­lante que périlleuse, à savoir une tra­ver­sée de l’histoire du ciné­ma (de la fin du XIXe siè­cle à celle du XXe) et d’une quête fan­tas­ma­tique pour en libér­er les fan­tômes – en pre­mier lieu celui du « rêv­oleur », sorte d’au­to­mate dont le cœur mécanique bat grâce au défile­ment d’une pel­licule. Tra­vers­er le miroir que con­stitue l’écran pour pénétr­er les films et côtoy­er au plus près leurs fig­ures spec­trales : le pro­jet est ambitieux, sans doute trop pour un cinéaste de trente-cinq ans dont ce n’est, après tout, que le troisième long. Résur­rec­tion dévie cepen­dant suff­isam­ment de ce pro­gramme pour ne pas se restrein­dre à l’idée éculée d’une « let­tre d’amour au sep­tième art ». Le recours à la couleur et à des mou­ve­ments de caméra sophis­tiqués (par exem­ple un trav­el­ling cir­cu­laire autour d’un décor qui se recom­pose der­rière l’ac­trice) con­tre­vi­en­nent dès l’ou­ver­ture à l’horizon du mimétisme déférent : il s’agit moins d’un hom­mage au ciné­ma muet que d’une défor­ma­tion de l’esthétique de la péri­ode des Lumière (L’Ar­roseur arrosé y est recon­sti­tué), passée à la moulinette de la moder­nité maniériste – notam­ment des films d’Hou Hsiao-hsien, que rap­pel­lent la présence de Shu Qi et les volutes de fumée émanant des pipes à opi­um.

Aban­don­nant son actrice star dans les limbes du temps qui passe (il ne la retrou­vera qu’en fin de par­cours), Résur­rec­tion creuse par la suite un sil­lon de plus en plus pas­sion­nant : après une tran­si­tion à l’iris et un change­ment de for­mat vers le scope, Bi Gan livre l’un des meilleurs seg­ments en reprenant à son compte l’esthétique du film noir, dont il recon­duit un vague squelette nar­ratif (durant les années 1920, un meurtre a eu lieu près d’une gare embrumée et la police tor­ture le Rêv­oleur, prin­ci­pal sus­pect, pour lui soutir­er des aveux). Cette fois-ci, le Wong Kar-wai de The Grand­mas­ter s’entremêle à une sorte de polar baroque offrant l’oc­ca­sion au cinéaste de façon­ner une myr­i­ade de plans com­pos­ites. Riche en sur­cadrages et clairs-obscurs, l’image prend l’aspect d’un miroir brisé en mille morceaux (les vit­res qui tombent du pla­fond de la gare), tan­dis que les fig­ures, celle du Rêv­oleur en par­ti­c­uli­er, sont amenées à évoluer dans les plis d’un espace kaléi­do­scopique. Cette logique cul­mine lors d’une séquence mag­nifique à l’intérieur d’une miroi­terie, ouverte­ment inspirée du finale de La Dame de Shangaï, dans laque­lle l’enchevêtrement des plans à l’intérieur des plans fig­ure la dif­frac­tion du pro­tag­o­niste (moins un fan­tôme qu’un reflet de plus en plus insai­siss­able à mesure qu’il se démul­ti­plie) et par­ticipe de la mise en abyme opérée par ce film strié de béances et de rup­tures réflex­ives. A pri­ori, on retrou­ve là le tra­jet d’Un grand voy­age vers la nuit : en cul­ti­vant une forme d’opac­ité délibérée, une pre­mière par­tie en lam­beaux en annonce une deux­ième qui fera, elle, la part belle à un mou­ve­ment con­tinu et sal­va­teur, dans l’espoir (tou­jours heurté voire empêché) de rec­oller les frag­ments précédem­ment brisés sous le poids insouten­able d’une absence (celle d’un père dans Kaili Blues, d’une femme dans Un grand voy­age, ici des rêves dans un univers où les songes seraient devenus impos­si­bles).

L’attrape-rêves

Mais il fau­dra atten­dre longtemps avant que ce virage se présente à nous ; et on a mal­heureuse­ment l’im­pres­sion que ce film-lab­o­ra­toire s’embourbe entre-temps dans les sub­stances divers­es qu’il fait jail­lir de ses dif­férents tubes à essai. C’est là que Résur­rec­tion déçoit le plus : après le seg­ment qua­si cubiste du polar (dans sa manière de fig­ur­er les corps tirail­lés et lacérés par des mou­ve­ments con­traires), la mise en scène s’af­fa­dit dans des sit­u­a­tions nar­ra­tives moins inspirées, ou pire, s’engourdit pour ne plus se réveiller que de manière épisodique, au détour par exem­ple d’un lancer de cig­a­rette lors d’une rixe avec des mal­frats, qui occa­sionne un petit sur­saut dans l’enchaînement plus rou­tinier des plans et des champs-con­trechamps. Dans le troisième seg­ment, à l’intérieur d’un monastère aban­don­né, tout comme dans le qua­trième (le moins con­va­in­cant), où le Rêv­oleur apprend à un enfant des tours de cartes, cer­taines scènes de dia­logues, évo­quant la plas­tic­ité lai­teuse du régime télévi­suel, sem­blent signées par un autre auteur. Ces deux seg­ments, à pro­pos desquels cir­cule la rumeur qu’ils seront rac­cour­cis pour la sor­tie en salle (on sent par endroits que le film n’est pas encore final­isé), con­soli­dent par ailleurs une archi­tec­ture assez super­fi­cielle, chaque seg­ment cor­re­spon­dant à l’un des cinq sens (en l’oc­cur­rence ici : le goût et l’odor­at). Une parabole acces­soire qui vient grossir un ensem­ble déjà par­ti­c­ulière­ment chargé en allé­gories divers­es : l’hommage à l’histoire du ciné­ma, le voy­age dans le temps, l’exploration des rêves, les liens avec la mytholo­gie chi­noise et le boud­dhisme, ou encore une vision assez naïve de la salle comme sanc­tu­aire men­acé d’ex­tinc­tion (il y a un peu de Holy Motors dans Résur­rec­tion).

Change­ment d’it­inéraire : si Un grand voy­age se délestait des écarts de Kaili Blues (par exem­ple un épi­logue postérieur au plan-séquence) pour se con­cen­tr­er sur les strictes réso­nances entre une modal­ité de mise en scène et une autre (la frag­men­ta­tion d’un côté et la con­ti­nu­ité de l’autre ; le plat d’un côté et la 3D l’autre), Résur­rec­tion fait aujour­d’hui le chemin inverse, ne ces­sant d’ajouter des ingré­di­ents à sa mix­ture. Le long plan-séquence du film agit à ce titre comme un bel anti­dote à la mélasse d’où il a sur­gi, en même temps qu’il s’inscrit, par son organ­i­sa­tion com­pos­ite, dans cette propen­sion à la strat­i­fi­ca­tion. D’une durée de quar­ante min­utes, l’ac­tion, située le soir du 31 décem­bre 1999, est le récep­ta­cle de plusieurs visions extra­or­di­naires : des colombes qui s’envolent alors que l’image vire à un rouge d’une grande inten­sité, plusieurs per­mu­ta­tions du point de vue (notam­ment au moment où une fenêtre se brise), une fuite amoureuse et soudaine sous une lumière bleutée à l’aube du nou­veau mil­lé­naire (on pense au plan d’ouverture de Mil­le­ni­um Mam­bo et à son trav­el­ling qui suiv­ait Shu Qi, lors de l’an 2000, avançant sous les néons bleu d’un tun­nel taïwanais). Arbo­rant une mag­nifique net­teté numérique (jusqu’à nous per­me­t­tre de voir la pluie tomber et de ressen­tir la tex­ture même de la matière urbaine), le bloc est à la hau­teur des attentes, mais n’est pas aus­si frontale­ment spec­tac­u­laire que celui d’Un grand voy­age, ni aus­si insta­ble que celui de Kaili Blues. C’est que ce plan-séquence tra­vaille évidem­ment autre chose, davan­tage en phase avec ce que le film, très hétérogène, organ­ise : plutôt que l’illusion d’une con­ti­nu­ité tem­porelle, il affiche net­te­ment sa seg­men­ta­tion et maquille à peine ses trucages. Il avance par étapes, se relance après des revire­ments chro­ma­tiques ou des arrêts délibérés de la caméra. Le ver­tige qu’il cherche à pro­duire n’est d’ailleurs plus vrai­ment spa­tial (une virée en scoot­er, une sor­tie de la mine, etc.) mais tem­porel, avec une série de vari­a­tions météorologiques ain­si qu’un time­lapse inat­ten­du en son milieu, dont on se gardera de dévoil­er le con­tenu.

Si l’on peut regret­ter que peu de ponts y soient jetés avec le reste du réc­it, cette déam­bu­la­tion fait au moins office de res­pi­ra­tion à l’intérieur d’un mille-feuille que l’on est en droit de trou­ver bour­ratif. Car un épi­logue sur­réal­iste en rajoute une couche, sans par­ler des inter­titres qui revi­en­nent à inter­valles réguliers nous rap­pel­er que tout ceci n’est, au fond, qu’un poème can­dide sur notre rap­port au ciné­ma comme source de lumière dans nos vies ombragées et désen­chan­tées (avec des halos et des bou­gies pour fil­er une métaphore qui ne brille pas par son orig­i­nal­ité). Le film ressem­ble en cela au navire dont les deux amants du plan-séquence pren­nent à un moment les com­man­des, avant de s’ar­rêter devant le soleil qui se lève à l’hori­zon : con­traire­ment à la petite bicoque en bois de Kaili Blues, Résur­rec­tion est un vais­seau lourd et laborieux à manœu­vr­er ; la nav­i­ga­tion tem­porelle dans laque­lle il nous embar­que relève, autrement dit, d’un gros plus que d’un grand voy­age. Généreux et lumineux mais donc un peu obèse, le film alterne entre le vir­tu­ose et l’atone, dans une suite de numéros accouchant d’un nom­bre à peu près équiv­a­lent d’échecs et d’éclats. Assez, en tout cas, pour se laiss­er con­va­in­cre de remon­ter un jour dans le train — lors de la sor­tie en salle d’une ver­sion final­isée ?

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