© Universal Pictures International France
The Phoenician Scheme
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes 2025

The Phoenician Scheme

de Wes Anderson

  • The Phoenician Scheme
  • Etats-Unis2025
  • Réalisation : Wes Anderson
  • Scénario : Wes Anderson
  • Image : Bruno Delbonnel
  • Décors : Adam Stockhausen
  • Costumes : Milena Canonero
  • Montage : Barney Pilling
  • Musique : Alexandre Desplat
  • Producteur(s) : Wes Anderson, Jeremy Dawson, John Peet, Steven Rales
  • Production : American Empirical Pictures, Indian Paintbrush, Focus Features, Studio Babelsberg
  • Interprétation : Benicio Del Toro (Zsa-zsa Korda), Mia Threapleton (Liesl), Michael Cera (Bjorn), Tom Hanks (Leland), Bryan Cranston (Reagan), Riz Ahmed (le prince Farouk), Mathieu Amalric (Marseille Bob), Jeffrey Wright (Marty), Richard Ayoade (Sergio), Scarlett Johansson (la cousine), Benedict Cumberbatch (l'oncle Nubar), Bill Murray (Dieu), ...
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Date de sortie : 28 mai 2025
  • Durée : 1h41

The Phoenician Scheme

de Wes Anderson

Le dynamiteur


Le dynamiteur

The Phoeni­cian Scheme sort l’artillerie lourde au bout de quelques sec­on­des seule­ment. À bord d’un avion, Zsa-zsa Kor­da (Beni­cio del Toro), un riche indus­triel qui doit sa réus­site à son don pour la magouille, sem­ble sur ses gardes, comme s’il se pré­parait à l’imminence d’une cat­a­stro­phe. La men­ace, instil­lée par la bande-son d’Alexandre Desplat (sa plus belle par­ti­tion à ce jour pour Ander­son, la moins allè­gre, aus­si), se matéri­alise lorsque Kor­da tourne la tête vers son assis­tant, assis à l’arrière de la cab­ine, dans un plan ander­son­ien en dia­ble, com­posé, apprêté, fig­nolé à l’ornement près. Sauf que ce cadre, ce fruit d’ingénierie, est soudain troué pour être réduit à une car­lingue éven­trée et à la par­tie inférieure d’un corps humain, dont le sang éclabousse désor­mais les restes de la paroi. Ce dernier détail n’en est pas vrai­ment un : avec lui, on assiste au grand retour du sang dans le ciné­ma de Wes Ander­son, qui fut longtemps un élé­ment clef de ses rup­tures styl­is­tiques (la ten­ta­tive de sui­cide de La Famille Tenen­baum, l’océan rou­gi de La Vie aqua­tique), puis réduit à quelques élé­ments sec­ondaires (un sac tacheté de rouge dans The Grand Budapest Hotel), avant d’être poli­ment évincé de ses com­po­si­tions de plus en plus clin­iques. Il faut ajouter que ce sur­gisse­ment n’est en l’occurrence que par­tielle­ment anar­chique. Le cadavre laisse der­rière lui un jet écar­late sem­blable à un coup de brosse, à la manière des pein­tures mod­ernes que sig­nait Moses Rosen­thaler, le forçat de The French Dis­patch (qu’incarnait déjà del Toro) ; il s’agit d’une touche d’abstraction et de chaos mue par un geste para­doxale­ment pas moins minu­tieux que celui qui présidait à l’édification du cadre ini­tial.

Peut-on être un « emboî­teur » mani­aque, un démi­urge bâtis­sant des mon­des en vase clos, en même temps qu’un dyna­mi­teur ? C’est le beau prob­lème auquel se con­fronte The Phoeni­cian Scheme, prob­a­ble­ment à ce jour le film le plus bizarre et tor­du de Wes Ander­son – et, entre autres pour ces raisons, l’un des plus pas­sion­nants. Pour savoir com­ment Ander­son se dépa­touille de cette équa­tion antin­o­mique, il faut peut-être penser cette ques­tion avec une autre : le soubasse­ment mor­tifère de son style, dont la pul­sion sur­cad­rante n’est pas sans rap­port avec l’embaumement. L’ouverture de The French Dis­patch en attes­tait : orches­trant les funérailles du rédac­teur en chef joué par Bill Mur­ray, elle rédui­sait le per­son­nage à une ombre, un doigt, puis à un vis­age tron­qué, alors que sa dépouille gisait dans un cer­cueil. Prenant pour point de départ l’impression du numéro final du mag­a­zine auquel le film devait son titre, le pro­logue décli­nait par ailleurs une logique de com­po­si­tion con­sis­tant à seg­menter les cadres en trois colonnes, tel un arti­cle de jour­nal. Si ce pro­logue, assez délié du reste (à cause notam­ment de la dynamique du film à sketch­es), illus­trait le goût habituel du cinéaste pour les mis­es en abyme, il trahis­sait aus­si l’équivalence fon­da­men­tale entre son style et la pré­pa­ra­tion funéraire, que l’intégration d’une troisième don­née – ici, l’imagerie jour­nal­is­tique – venait à peine mas­quer : mise en scène, mise en presse et mise en bière rel­e­vaient de la même opéra­tion. Cette cor­réla­tion chez Wes Ander­son est de fait sou­vent médiée par une troisième ligne esthé­tique ; le jour­nal­isme à la New York­er, donc, le pas­tiche de Cousteau (La Vie aqua­tique), le raf­fine­ment de la Mit­teleu­ropa (The Grand Budapest Hotel), l’imaginaire de Roald Dahl (Venin, l’un des courts tournés par le cinéaste pour Net­flix) ou encore la sci­ence-fic­tion (Aster­oid City) vien­nent de la sorte s’intercaler entre la sur­face de la mise en scène et son fond funèbre, pour faire oubli­er un temps son véri­ta­ble objet. Les films de Wes Ander­son ne sont toute­fois jamais plus accom­plis que lorsqu’ils finis­sent à un moment par se branch­er sans détour sur cette obses­sion mor­tifère, pour en faire le cœur de l’écriture. L’enrobage comique se révèle alors rétro­spec­tive­ment comme un trompe‑l’œil, ou bien l’écrin d’une vital­ité macabre – la véloc­ité de The Grand Budapest Hotel, dont la fan­taisie fer­men­tait à par­tir d’une série de cadavres (l’ouverture dans le cimetière, une veil­lée funéraire, un chat défen­estré, un notaire assas­s­iné et caché dans un sar­cophage, etc.). On le sait depuis la fin de La Famille Tenen­baum : le cadre, chez Wes Ander­son, est autant un tombeau qu’un petit gouf­fre au fond duquel on enfouit sa tristesse. Et le sur­cadrage, un « encer­cueille­ment » pré­coce ; un rap­pel que ce trou éter­nel, per­son­ne n’y échap­pera.

Per­son­ne, sauf peut-être Zsa-zsa Kor­da. La nou­veauté prin­ci­pale de The Phoeni­cian Scheme est qu’il prend pour per­son­nage prin­ci­pal un homme sur le point de mourir et qui échappe à chaque fois, in extrem­is, aux bras de la Grande Faucheuse. La mort ne s’exprime plus avant tout par le redou­ble­ment gigogne du cadre dans le cadre (principe par exem­ple au cœur du très beau générique, qui prend la forme d’une vue zénithale sur Kor­da immergé dans son bain) ; elle se matéri­alise aus­si désor­mais par un pen­chant pour l’expulsion, le net­toy­age pur et sim­ple de ce qui se trou­ve à l’intérieur des con­tours du plan. Retour à l’ouverture. Après avoir vu son assis­tant emporté par une explo­sion, Kor­da se réfugie dans le cock­pit et, dans le feu d’une dis­pute avec son pilote, appuie sur la com­mande du siège éjectable de ce dernier, pour se retrou­ver seul aux com­man­des. Cet incip­it, qui va à mille à l’heure, con­tre­vient aux principes élé­men­taires du style de Wes Ander­son : on ne sur­charge plus le cadre de fétich­es et de fig­ures, mais au con­traire, on l’évide vio­lem­ment à la serpe, d’un geste rageur. Épure, égale­ment, des éclats spec­tac­u­laires : comme pour d’autres scènes clefs, le cinéaste ellipse le crash qui suit pour ne filmer que la car­casse de l’appareil et annon­cer, par l’entremise d’une voix off, la mort sup­posée de Kor­da. Pour­tant, le mag­nat vit encore ; il revient dans un cadre mon­tré comme un cadre, en plein milieu d’un reportage télévisé sur le lieu de l’accident, mais d’abord seule­ment en par­tie, coupé en deux par la bor­dure droite. S’il n’est pas encore mort, il n’est plus tout à fait vivant ; il est à moitié là. D’ailleurs, le voici qui s’avance vers le jour­nal­iste, un organe non iden­ti­fié en main, sans trop savoir à quelle place le remet­tre dans son corps. Nou­veau prob­lème, là aus­si très ander­son­ien : suis-je un être humain, ou un auto­mate ? Ce morceau de chair, ne tient-il pas davan­tage de l’écrou que de la rate ?

Caser, casser

On pour­ra dire de The Phoeni­cian Scheme qu’il a le défaut de ses qual­ités : avec cette mise en orbite démen­tielle, le film dégaine d’emblée sa scène la plus con­cen­trée, avant d’épouser les traits d’un réc­it sinu­soï­dal. Com­plot phéni­cien oblige, le film prend la forme d’un tour de la Méditer­ranée, même si, con­traire­ment à celui d’Ulysse, le voy­age ne s’achèvera pas par un retour à la mai­son, mais par l’invention d’une nou­velle Ithaque. Le « scheme » est ici un MacGuf­fin se présen­tant comme tel, fig­uré par une série de boîtes à chaus­sures ren­fer­mant les plans obscurs de Kor­da – il y est ques­tion d’un bar­rage, mais le pro­jet reste brumeux. À la suite d’une malver­sa­tion inten­tée par un con­sor­tium de rivaux (preuve que la dra­maturgie y est envis­agée sous un angle mécanique : c’est l’envolée du prix des riv­ets néces­saires à la con­struc­tion du chantier qui fait office d’élément déclencheur), le héros doit, en com­pag­nie de Liesl (Mia Threaple­ton), sa fille aspi­rante nonne, et d’un pro­fesseur excen­trique (Michael Cera), ren­con­tr­er un à un ses dif­férents parte­naires financiers, afin de combler le « gap » économique causé par ce grain de sable pou­vant le men­er à la ruine. En somme, le scé­nario s’attelle à combler un trou, financier mais aus­si « émo­tion­nel » (dix­it Kor­da dans une con­fes­sion tar­dive), le film pou­vant se lire comme une comédie de la « re-fil­i­a­tion » entre un père et sa fille. Cette struc­ture artic­ulée autour de dif­férents ren­dez-vous n’est pas la part la plus con­va­in­cante : elle implique de cro­quer toute une galerie de fig­ures et d’acteurs ander­son­iens, sur le mode de la machiner­ie un peu molle­ment ani­mée, la mise en scène s’attachant par­fois – c’est le mot – à « met­tre en boîte » ces vignettes soignées.

Mais on irait trop vite en opposant ce pan du film à ses morceaux les plus inspirés : l’emboîtement ne joue pas con­tre le dyna­mitage, mais en con­stitue quelque part la con­di­tion. Si ces scènes ne sont pas le cœur bat­tant, c’est que The Phoeni­cian Scheme se présente en pre­mier lieu comme un film de rup­tures et d’interstices, qui s’incarnent notam­ment par des séquences de « near death expe­ri­ence » où Kor­da, propul­sé dans un Par­adis de pacotille – on a l’impression d’assister à un rejeu théâ­tral d’Andreï Rou­blev par une ker­messe d’école –, s’éloigne du monde des vivants. Une nou­velle fois, le ver­nis de l’esthétique d’Anderson craque­lle. On n’a jamais eu à ce point le sen­ti­ment qu’un film du cinéaste pour­rait se dis­penser de sa part comique – et de fait, il est mod­éré­ment drôle –, qui se retrou­ve à plusieurs endroits absen­tée par des sauts dans le temps, des évanouisse­ments ou des inter­ludes creu­sant de l’intérieur des sit­u­a­tions présen­tées à l’origine comme bur­lesques. Surtout, la dimen­sion ponctuelle­ment rou­tinière du découpage per­met de faire ressor­tir une vio­lence formelle qui se présente sous des atours inédits. D’un côté, Kor­da, qui passe son temps à offrir à ses inter­locu­teurs des grenades comme on pro­pose un tic-tac, tombe, vac­ille, s’enfonce, manque à plusieurs repris­es de dis­paraître pour de bon hors des cadres aux­quels il s’agrippe. De l’autre, on tape, on gifle, on sec­oue la caméra, con­fir­mant a pos­te­ri­ori qu’il fal­lait donc bien voir dans l’ouverture une volon­té de « vio­len­ter » le sys­tème fausse­ment rationnel du met­teur en scène. « Le com­plot phéni­cien » est dans cette per­spec­tive à pren­dre comme une allé­gorie du ciné­ma de Wes Ander­son. Il ren­voie à la fois à un empile­ment de poupées russ­es poten­tielle­ment sans fin et à un cir­cuit dont le car­ac­tère hyper­so­phis­tiqué con­fine à l’abstraction. Chaque ren­con­tre avec les parte­naires de Kor­da prend ain­si pour point de départ un échange (une trans­fu­sion san­guine), une trans­ac­tion (une demande en mariage) ou un défi (mar­quer cinq points à une par­tie impro­visée de bas­ket), avant de bifur­quer vers une réso­lu­tion priv­ilé­giant l’intime à l’économique, ou le mirac­uleux au raisonnable (un impos­si­ble lancer de bal­lon effec­tué hors champ – là encore, Ander­son ellipse l’acmé).

Cette artic­u­la­tion de lignes exogènes n’empêche pour­tant pas le film de repos­er sur une con­struc­tion dialec­tique pour dépein­dre l’évolution de la rela­tion entre Zsa-zsa et Liesl : tan­dis que le pre­mier « endia­mante » sa fille en rem­plaçant un à un ses attrib­uts religieux par des parures lux­ueuses (une valise, un chapelet et une pipe ser­tis de joy­aux), la novice, quant à elle, enjoint son père à renon­cer aux richess­es matérielles. D’où l’épilogue, éton­nant, au terme duquel Kor­da sem­ble avoir en par­tie suivi la voie de sa fille, ou du moins négo­cié avec elle un cadre qu’ils peu­vent partager à égal­ité – à savoir un petit restau­rant. Mais cette con­clu­sion con­serve, à l’image du film, une part finale­ment plus duelle que dialec­tique, sans par­venir à pro­pos­er une syn­thèse nette des ten­dances con­tra­dic­toires qui l’animent. Car ce décor n’est pas exacte­ment l’idée que l’on se fait d’un dépouille­ment : incar­na­tion d’une cer­taine « décrois­sance » (Kor­da accepte volon­tiers son déclasse­ment), il demeure néan­moins encom­bré de détails (cf. les plans des innom­brables bouteilles vides), comme si, même dans la sup­posée épure, le style de Wes Ander­son ne pou­vait s’empêcher de ten­dre vers la sur­charge. C’est qu’il faut peut-être envis­ager autrement cette con­clu­sion, à la lumière de l’une des par­en­thès­es au Par­adis, où Kor­da appa­rais­sait sus­pendu au ver­dict d’un procès divin. Dans cette per­spec­tive, le décor de cet épi­logue s’apparenterait davan­tage à un pur­ga­toire, soit un espace inter­mé­di­aire – un hori­zon qui n’est pas si nou­veau dans le ciné­ma d’Anderson, que l’on pense à la prison dorée de la fin de Moon­rise King­dom actant, sur un ton doux-amer, la défaite des deux ado­les­cents rat­trapés par la propen­sion car­cérale du monde des adultes (le garçon­net, ex-scout déser­teur, finis­sait par devenir un mini-polici­er). Au mau­solée funéraire (les fins de The Grand Budapest Hotel, de Tenen­baum ou encore d’Aster­oid City), le cinéaste préfère ici un entre-deux presque atone, dans lequel Kor­da, fig­uré jusque-là comme un increvable trompe-la-mort, coule désor­mais ses derniers jours avec la quié­tude de celui qui attend patiem­ment le juge­ment dernier.

N.B. : je fini­rai par deux con­sid­éra­tions plus générales sur Wes Ander­son et son rap­port aux acteurs :

1) Le film illus­tre une ten­dance qua­si « mon­strueuse » de son ciné­ma, à savoir sa capac­ité de diges­tion express. Loin de recon­duire une for­mule figée, chaque nou­velle œuvre est lancée comme une sorte de boule de neige qui aurait aggloméré les élé­ments apportés par les précé­dentes. En témoignent les présences de Tom Han­ks et de Scar­lett Johans­son qui, dans Aster­oid City, rejoignaient la troupe du réal­isa­teur avec un statut quelque peu à part – celui de stars. Il n’aura fal­lu qu’un seul film pour que le Tex­an les dépouille com­plète­ment de leur aura : l’un comme l’autre sont réduits ici au rang de mar­i­on­nettes, voire de fig­u­rants, par­faite­ment métabolisés par l’organisme ander­son­ien.

2) A con­trario, cela fai­sait longtemps que le cinéaste n’avait pas man­i­festé un tel désir et une telle gour­man­dise pour filmer un acteur – prob­a­ble­ment depuis Ralph Fiennes dans The Grand Budapest Hotel. Beni­cio del Toro qui, depuis dix ans, n’a pas tourné dans grand-chose de notable, mais que l’on aura le plaisir de retrou­ver dans quelques mois chez un autre Ander­son (Paul Thomas), rap­pelle qu’il est l’un des plus grands acteurs de sa généra­tion. Un peu à la manière de sa com­po­si­tion dans Jim­my P. (son duo avec Amal­ric est d’ailleurs rejoué le temps d’une scène), il trim­balle sa sil­hou­ette mas­sive avec un mélange de fatigue et de tristesse ren­trée, d’assurance et d’hébétement – son vis­age à la Droopy fait preuve d’une sou­p­lesse de traits qui col­ore à mer­veille les vignettes fix­es de Wes Ander­son. La réus­site du film lui doit beau­coup.

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