Depuis le temps qu’on en entendait par­ler out­re-Atlan­tique, le troisième film de Mel Gib­son sort finale­ment sur nos écrans européens et provoque une cer­taine stu­peur. Tourné en araméen et en latin sous-titrés, financé, entre autres, par le réal­isa­teur lui-même, ce film n’en reste pas moins un immonde et obscène pro­duit hol­ly­woo­d­i­en.

Inutile de vous racon­ter l’his­toire, tout le monde la con­naît. Et pour ceux qui ignorent tout des dernières heures de Jésus Christ, mieux vaut se reporter aux manuels d’his­toire tant le manichéisme du réc­it laisse à penser que Mel Gib­son ignore tout de la parole et de la sub­ver­sion de ce per­son­nage emblé­ma­tique. Ici, pen­dant plus de deux heures, on s’épuise à nous exhiber les tor­tures subies par le messie, en rajoutant tou­jours plus dans le gore, comme pour jus­ti­fi­er de la vérac­ité des événe­ments. Or, le réal­isa­teur s’é­gare d’emblée et anéan­tit toute la sin­gu­lar­ité du choix de son sujet. Ici, il ne devrait pas être ques­tion de vérité car il s’ag­it d’une fable, d’un réc­it biblique pris hélas pour vérité objec­tive. Mais Mel Gib­son est un fana­tique aveu­gle qui se con­tre­fiche de la sub­jec­tiv­ité.

De plus, il n’est aucune­ment ques­tion de s’in­ter­roger sur les cir­con­stances d’un drame, sur un con­texte his­torique, ou encore sur les moti­va­tions réelles des Juifs ou des Romains en ces temps insta­bles. Et pour cause, l’œu­vre s’ou­vre sur la dénon­ci­a­tion de Jésus et se clôt sur sa résur­rec­tion. Au-delà, rien n’ex­iste et ne per­dure, sinon la trahi­son des Juifs et la bêtise édi­fi­ante des enne­mis de Jésus. Le film stig­ma­tise ses enne­mis (les Juifs, les Romains déca­dents qui ne pensent qu’à leurs orgies). Le pro­pos est fon­cière­ment sim­pliste, écar­tant toute sub­til­ité dans la com­po­si­tion des per­son­nages, et les dia­logues sont d’une pau­vreté affligeante. Les flash-backs édi­fi­ants sur la vie passée de Jésus pour­raient prêter à rire par leur naïveté si le pro­pos du film n’é­tait pas de servir une idéolo­gie bar­bare, sec­taire et dan­gereuse.

Ques­tion réal­i­sa­tion, puisqu’il est aus­si ques­tion de ciné­ma, c’est affligeant de médi­ocrité sat­is­faite. D’une laideur épou­vantable, les plans sont con­stam­ment surlignés par des ralen­tis exas­pérants de mièvrerie. Hol­ly­wood n’est pas loin, la grandil­o­quence aus­si. Ques­tion inter­pré­ta­tion, il est dif­fi­cile d’é­val­uer la com­po­si­tion de James Caviezel car cela reviendrait à s’in­ter­roger sur l’acuité d’un punch­ing-ball. Mon­i­ca Bel­luc­ci (aus­si pré­ten­tieuse et creuse que l’est le film) con­tin­ue son inves­ti­ga­tion dans le ciné­ma réac­tion­naire (après son inter­pré­ta­tion dans Sou­viens-toi de moi du berlus­conien Gabriele Muc­ci­no), faute d’éveiller quelque intérêt chez les autres cinéastes.

Mais le prob­lème de ce film, c’est qu’il n’est pas seule­ment objet de ciné­ma. Il véhicule une haine insa­tiable con­stru­ite autour d’une inter­pré­ta­tion con­fusé­ment mal­adroite de la fable et des réc­its his­toriques. Le réseau MK2 a refusé de dis­tribuer le film en France pour ces raisons évi­dentes. Pour­tant, le film ren­con­tre un suc­cès con­sid­érable aux États-Unis (cinquième meilleur démar­rage de tous les temps) et le sera très cer­taine­ment en France et en Pologne où l’ad­hé­sion religieuse ne pour­ra se dis­soci­er d’un anti­sémitisme latent. En Ital­ie, la cen­sure n’a mis aucune restric­tion sur le film, pré­tex­tant ses ver­tus «péd­a­gogiques», mal­gré l’ul­tra-vio­lence de nom­breuses scènes qui ren­dent la vision de ce film dif­fi­cile, voire insup­port­able. À l’heure où la laïc­ité déchaîne les pas­sions en France, on peut se deman­der si une œuvre sim­i­laire con­stru­ite autour de l’Is­lam aurait été autorisée. Cer­taine­ment pas.

À l’im­age des enne­mis de Jésus qu’il pré­tend con­naître et représen­ter, Mel Gib­son est un bar­bare crétin que le sen­ti­ment de toute-puis­sance a irréversible­ment bêti­fié. Ten­té par la facil­ité de séduire les instincts les plus minables, il trans­forme son dis­cours en une apolo­gie ambiguë de la vio­lence comme seul berceau de la vérité. Minable.