Auréolé de deux prix (scé­nario et inter­pré­ta­tion mas­cu­line) au dernier fes­ti­val de Cannes, le pre­mier film de Tom­my Lee Jones en tant que réal­isa­teur crée un des événe­ments de cette ren­trée déjà riche en sor­ties. Pour­tant, au sein de la rédac­tion de Critikat, le film divise. Vous pour­rez lire deux cri­tiques, l’une «pour», l’autre «con­tre».

Pour (par Sarah Elkaïm)

Trois enter­re­ments est un hom­mage à la terre qui a vu grandir Tom­my Lee Jones, le Texas. Mais un hom­mage pris sous un angle som­bre, celui du sort réservé aux Mex­i­cains sans papiers qui ten­tent de pass­er la fron­tière. Ni film entière­ment poli­tique ni œuvre pure­ment styl­is­tique dont les paysages sont l’écrin, le pre­mier long métrage de Tom­my Lee Jones racon­te des his­toires d’ami­tié et d’amour, mais surtout de soli­tude, sur une terre âpre et dif­fi­cile à appréhen­der.

Le con­tremaître Pete Perkins (Tom­my Lee Jones) a une mis­sion : alors qu’ils dis­cu­taient au bord d’un lac, devant l’im­men­sité des paysages tex­ans, son ami Melquiades lui con­fie qu’il voudrait être enter­ré dans son vil­lage, un petit hameau par­a­disi­aque au-delà de la fron­tière, au Mex­ique. Il lui mon­tre la pho­to de sa femme et de ses enfants, qui posent devant leur mai­son. Mais Pete éclate de rire, son ami ne va pas mourir !

C’é­tait compter sans la frousse de Mike Nor­ton (Bar­ry Pep­per, fab­uleux), pau­vre petit garde-fron­tière, peureux, vio­lent, raciste… le vrai beauf ; celui qui regarde les fess­es de sa jeune femme d’un air lubrique, celui qui s’ex­cite devant un mag­a­zine pornographique pen­dant une garde. Alors qu’il était pré­cisé­ment en ser­vice avec son mag­a­zine à quelques enca­blures du ter­rain de Melquiades, Mike Nor­ton est sur­pris par un coup de feu ; croy­ant qu’on lui tire dessus (Melquiades cher­chait en fait à faire fuir un coy­ote qui rôdait de trop près autour de ses chèvres), il se pré­cip­ite sur son fusil et abat l’in­no­cent. L’en­quête sera bâclée (le shérif cherche à ne pas créer de scan­dale sur la police des fron­tières, aux méth­odes plutôt mus­clées) et Melquiades enter­ré som­maire­ment. Com­mence alors la mis­sion de Pete pour ramen­er Melquiades dans son pays ; mais dans son périple, il embar­que le jeune garde fron­tière, afin qu’il lave sa faute.

La grande réus­site de Trois enter­re­ments tient au choix d’avoir recours à dif­férentes strates, tant au niveau formel qu’au niveau de l’his­toire. La con­struc­tion du film suit plusieurs niveaux. Util­isant le chapi­trage, le réal­isa­teur met en scène un temps présen­té de façon frag­men­taire dans la pre­mière par­tie du film (l’al­ter­nance entre le présent – la décou­verte du corps de Melquiades – et les flash-backs qui per­me­t­tent de situer les lieux et les per­son­nages), puis de façon linéaire dans la deux­ième, celle de la quête du vil­lage de Melquiades. Ce procédé pos­sède d’une part le mérite d’ac­crocher le spec­ta­teur en lui divul­guant les infor­ma­tions petit à petit, et d’autre part celui de tenir compte de dif­férents points de vue.

Mais on retrou­ve aus­si des strates à l’in­térieur même de l’his­toire, ce qui per­met à chaque per­son­nage de gag­n­er en con­sis­tance ; le réal­isa­teur évoque un Texas loin des clichés habituelle­ment véhiculés, terre de tous les pos­si­bles où cha­cun peut y vivre à sa manière. Autour de l’in­trigue prin­ci­pale – le voy­age de Pete jusqu’au Mex­ique – gravi­tent d’autres per­son­nages sec­ondaires tout aus­si pas­sion­nants, notam­ment Rachel, à la fois serveuse mar­iée à un homme dont on se demande pourquoi elle l’aime, mais aus­si maîtresse ten­dre et com­préhen­sive du shérif et de Pete. Mais on s’at­tache aus­si à Lou Ann, la femme de Mike, jolie jeune fille pleine de rêves qui reste auprès d’un mari qu’elle n’aime pas, ou encore Bel­mont, le shérif qui ne veut pas d’en­nuis et qui classe vite l’af­faire du meurtre d’un sans-papiers. Tous ces per­son­nages appa­rais­sent comme autant de vis­ages de l’hu­man­ité, avec un point com­mun : la soli­tude qui nour­rit un besoin d’ex­il. Rachel s’é­vade avec Pete qu’elle con­sid­ère comme son véri­ta­ble amour ; Lou Ann s’en­fuit de ce coin per­du où elle s’en­nuie après avoir eu une aven­ture roman­tique avec Melquiades ; le shérif Bel­mont souf­fre d’im­puis­sance, et s’ef­fon­dre alors qu’il pour­suit Pete, en plein milieu des mon­tagnes, face au ciel, comme s’il demandait juste du repos.

Le réal­isa­teur prend cette région du sud Texas tout en bloc. Il l’aime, il veut évo­quer tout de sa cul­ture, de la beauté de ses paysages. Au-delà du décor immuable de cette terre, Tom­my Lee Jones s’est saisi de la prox­im­ité avec le Mex­ique pour pren­dre à bras le corps une actu­al­ité ryth­mée par le con­tact avec l’autre, l’é­tranger qui vient chercher du tra­vail aux États-Unis. Une fois Pete arrivé au Mex­ique, on décou­vre l’en­vers du décor : la vie sim­ple de ses habi­tants, juste des humains sur la terre, et la nature pro­fonde de Pete. Proche des Mex­i­cains par l’in­ter­mé­di­aire de son ami, Melquiades, Pete rêve de trans­former de Texas en « nou­veau Mex­ique », une terre accueil­lante pour les étrangers (et non pas cette terre répub­li­caine trop sou­vent hos­tile), une terre où il vivrait avec Rachel qu’il vient de deman­der en mariage.

La fin du film repose sur l’al­lé­gorie de l’ange rédemp­teur qui offre une deux­ième vie à Mike – et par la même occa­sion son cheval, cadeau de Melquiades. Pete est allé jusqu’au bout de sa mis­sion : il a enter­ré son ami là où il le souhaitait, et il l’a vengé, non pas par la vio­lence, mais par le rachat de la faute de Mike. Certes, le sym­bole est peut-être un peu lourd. Mais la presta­tion des acteurs est si con­va­in­cante qu’on adhère. Là est la clef de la réus­site du pre­mier film de Tom­my Lee Jones en tant que réal­isa­teur : croire jusqu’au bout à ce qu’il a filmé.

Contre (par Philippe Rocher)

Le titre ne saurait le démen­tir : il est bien ques­tion de mort dans ce film. Mais si les mis­es en terre abon­dent, le cadavre n’est peut-être pas celui qu’on croit dans Los Tres Entier­ros de Melquiades Estra­da, le sous-titre espag­nol de ce west­ern à l’époque con­tem­po­raine.

Comme dans un west­ern clas­sique, un meurtre mar­que le point de départ du film. Le spec­ta­teur voit ain­si le désert du Texas, non loin de la fron­tière mex­i­caine, où une patrouille de la police décou­vre un cadavre som­maire­ment enter­ré que com­men­cent à dévor­er un groupe de coy­otes. L’en­quête sur les caus­es de la mort est des plus som­maires et le ou les coupables ne sont pas active­ment recher­chés. Une inhu­ma­tion de la vic­time, le Mex­i­cain Melquiades, a lieu dans le cimetière de la ville. Devant l’in­er­tie du shérif, c’est le meilleur ami du défunt qui mène alors les inves­ti­ga­tions et décou­vre alors le crim­inel, un polici­er. Il l’oblige à exhumer Melquiades et à le trans­porter dans son pays natal pour sa troisième inhu­ma­tion.

L’his­toire racon­tée par Tom­my Lee Jones est assez sim­ple, même si le scé­nario n’of­fre pas un réc­it con­tinu au spec­ta­teur con­vo­qué pour un curieux spec­ta­cle. En effet, après la décou­verte du mort et l’at­ten­tisme des enquê­teurs, tous les témoins de cette affaire dévoilent peu à peu leur face som­bre, sinon leur part de faib­lesse. Mike, le polici­er, est un imma­ture libidineux mar­ié à une jeune idiote plan­tureuse. Dans leur cou­ple, pas de ten­dresse, mais le sexe cru. Adepte de méth­odes mus­clées pour l’ar­resta­tion des Mex­i­cains qui ten­tent de pass­er la fron­tière, le polici­er se mas­tur­bait grâce à une revue éro­tique lorsqu’il a pris peur au son d’un coup de feu. C’est alors qu’il a abat­tu l’in­no­cent vaque­ro qui défendait son trou­peau con­tre les coy­otes. Le cadavre enter­ré à la hâte, la « bavure » n’au­rait pas con­nu de suite si led­it vaque­ro malchanceux n’avait eu, par­mi ses amis, le con­tremaître Pete, soucieux d’abord de faire la lumière sur le crime et, au-delà, désireux d’ac­com­plir le rêve du défunt : être enter­ré dans sa terre natale. À la ville, tout le monde ou presque se con­naît. Rachel, la serveuse du bar, est à la fois la maîtresse du shérif impuis­sant, à bien des titres, et du con­tremaître fidèle et valeureux. Elle est aus­si l’amie de l’épouse de Mike. Tout est en place pour le grand road-movie dans le paysage grandiose du Rio Grande. Tout près de Mike sur lequel cogne Pete, le mort que l’on promène est con­voité par les four­mis. La men­ace sourde des patrouilles de police par­ties à la recherche des deux vivants et du mort ajoute au sus­pens. La mis­sion sera-t-elle rem­plie ? Mieux encore, le cadavre arrivera-t-il entier ?

Faut-il encore le rap­pel­er ? Les bons sen­ti­ments appliqués au ciné­ma ne font pas for­cé­ment les bons films. Tom­my Lee Jones sem­ble en tout cas l’avoir oublié. À par­tir des vieilles recettes, il a « relooké » le west­ern auquel il assigne la mis­sion d’a­pur­er la mau­vaise con­science des États-Unis. Trois enter­re­ments est ain­si bien loin du mépris du ciné­ma améri­cain de jadis pour les Mex­i­cains si sou­vent car­i­caturés, avec pon­cho et som­brero sous le soleil, en pleu­tres, ban­dits ou fêtards invétérés. Le défunt auquel son ami Pete veut ren­dre le dernier ser­vice d’un retour posthume au pays était un Mex­i­cain sans papi­er, mais hon­nête et sen­si­ble, idéal­iste même. Tom­my Lee Jones n’a pas caché son pro­jet. La con­fronta­tion du con­tremaître valeureux et du polici­er libidineux et vio­lent « a un côté totale­ment allé­gorique ». Pete est un « ange ». Il « veut que l’hu­man­ité fasse le bien. (…) Il est scan­dal­isé par ce manque de respect envers un homme qu’il con­sid­érait comme un ami et qu’il respec­tait pour des tas de raisons val­ables. Un homme qu’il ne mépri­sait pas sous pré­texte qu’il était venu du Mex­ique et qu’il n’avait pas de passe­port. » Comme tout ange, Pete est donc un mes­sager. Il révèle Mike à lui-même et offre son par­cours au spec­ta­teur comme la métaphore, rien de moins, de l’hu­man­ité. Mike « est une représen­ta­tion de tous les hommes. Le film mon­tre toutes ces choses idiotes, bril­lantes, cocass­es, tristes et rédemptri­ces que les hommes doivent endur­er pour trou­ver le chemin de la lumière », dit aus­si Tom­my Lee Jones. De son côté, Bar­ry Pep­per, l’in­ter­prète de Mike, explique « l’of­frande que Pete fait à Mike, c’est la rédemp­tion et la grâce. Pour moi, il n’y a rien de plus beau que la rédemp­tion et elle ne peut venir que de l’amour. Ce n’est pas de l’amour dans sa con­cep­tion tra­di­tion­nelle, mais un amour intem­porel. Pete n’est pas très ten­dre avec Mike mais ce qu’il lui donne est énorme. C’est une renais­sance. Mike a fait une grosse chute. La seule façon de définir la rédemp­tion, c’est à tra­vers cette chute. C’est un ange déchu. Tom­my nous a sou­vent dit que cette his­toire met­tait en présence une bande d’id­iots qui sont à deux doigts de devenir des anges. »

L’idée du film ? Un rachat après une faute ? Le réal­isa­teur Tom­my Lee Jones s’est plu à incar­n­er avec Pete cet ange du Bien qui « rachète », redresse ou réé­duque Mike, l’ange du Mal. Il y a bien eu erreur et faute au com­mence­ment. Mais pourquoi la vio­lence de cet itinéraire de rédemp­tion ? Pete n’au­rait-il pas pu être fidèle à sa promesse avec un cortège funèbre qui aurait pris une autre voie ? L’in­no­cent vaque­ro sem­blait plutôt paci­fique. Même si « l’ironie du sort » dont par­le Tom­my Lee Jones l’avait fait aus­si l’a­mant de la femme de Mike. Fal­lait-il ce par­cours d’hu­mil­i­a­tions et de coups ? Cette vio­lence man­i­feste était-elle néces­saire, jusque dans l’in­ter­ven­tion auprès de Mike de l’une de ses anci­ennes vic­times, la transfuge Mar­i­ana, ten­tée par la tor­ture ? Est-ce ain­si que peut s’établir le Bien et avec lui la société plus frater­nelle et juste que pré­tend défendre Pete ? La ren­con­tre d’un vieil­lard aveu­gle aban­don­né qui réclame d’être abat­tu témoigne de ce manque de bien­veil­lance pour une human­ité dont on pré­tend faire le bien par la vio­lence. Il lui fau­dra mourir seul, loin de tout sec­ours et de tout geste de ten­dresse. Au terme du voy­age, la décou­verte d’un pays où la famille et le vil­lage rêvés n’ex­is­tent pas con­somme l’échec d’un pro­jet. La mort, toute mort, est une absence qui met les mor­tels en présence de leur pro­pre mort. Cette con­di­tion com­mune est entre­prise d’hu­man­i­sa­tion. La seule vio­lence qui, appréhendée au tra­vers d’une vie gâchée par l’homi­cide, ouvre la voie vers une human­ité dans laque­lle la ren­con­tre de l’autre se refuse à emprunter ses armes et n’a cure des nation­al­ités et des statuts soci­aux. Trois enter­re­ments ? Étrange film qui voulait se défaire des images d’hi­er et les a ran­imées. Dans le west­ern de jadis, le Mex­i­cain était soumis à la fatal­ité, c’est-à-dire à la Mort. En cela, le don du cheval de Melquiades à Mike mar­que moins une libéra­tion que le sceau défini­tif d’une cul­pa­bil­ité sans par­don. Mike risque de vivre longtemps sous le poids de sa faute. Est-ce à Pete de par­don­ner ? Il n’est pas sûr hélas qu’il s’abaisse à douter de sa capac­ité à incar­n­er le Bien et à renon­cer au droit de s’ar­roger la vio­lence pour faire tri­om­pher sa jus­tice dès lors qu’il s’est sen­ti bafoué par la dis­pari­tion de son ami.

Décidé­ment, s’il est bien ques­tion de mort dans ce film, ce qui transparaît, c’est que l’Amérique est tou­jours plus mal en point qu’il y paraît. L’his­toire du west­ern l’avait con­duite aux lueurs som­bres d’un cré­pus­cule qui dis­ait la mau­vaise con­science d’un pays dont le mythe de la con­quête a longtemps cou­vert une vio­lence réti­cente à céder le pas devant la civil­i­sa­tion. S’il faut donc voir un hom­mage au west­ern dans Trois enter­re­ments, il est à déplor­er que vouloir exhumer le cadavre de ce genre défunt, ce n’est pas le ranimer, mais l’en­ter­rer plus encore par un retour à une vio­lence qui tri­om­phe de l’hu­man­isme et de la civil­i­sa­tion.