Depuis l’échec com­mer­cial de The Beach Bum, Har­mo­ny Korine s’est éloigné d’un cadre de pro­duc­tion tra­di­tion­nel en fon­dant son pro­pre stu­dio : EDGLRD. Il y a rassem­blé des petits génies de l’IA, des con­cep­teurs de jeux vidéo ou encore des artistes de dis­ci­plines dis­parates avec qui il pro­duit en col­lec­tif des vidéos de skate expéri­men­tales, des clips hybrides (par exem­ple, sa par­tic­i­pa­tion au Cir­cus Max­imus de Travis Scott), mais aus­si (et surtout) ses pro­pres longs-métrages. Le cinéaste, qui pous­sait déjà assez loin il y a deux ans son désir d’hybridation avec Aggro Dr1ft, vig­i­lante movie tourné inté­grale­ment à l’aide d’une caméra ther­mique, pro­pose ici une expéri­ence plus rad­i­cale encore. Le mode de dif­fu­sion du film – il n’est sor­ti qu’en VOD sur le site du stu­dio et n’a été pro­jeté sur grand écran qu’au sein de soirées où Korine offi­ci­ait comme DJ – s’accorde bien avec l’esprit de sa mise en scène. Baby Inva­sion s’ouvre sur la con­fes­sion face caméra d’une développeuse de jeux vidéo, casque de VR sur la tête, qui retrace la créa­tion d’un FPS (First Per­son Shoot­er, soit un jeu de tir à la pre­mière per­son­ne), bap­tisé « Baby Invaders », où les tireurs por­tent des masques à l’effigie de bébés. Elle con­fie qu’après avoir fuité sur le dark web, le jeu aurait inspiré une trend mor­bide : des crim­inels ont mis en scène leurs braquages, tor­tures et autres exac­tions en live sur Twitch, en arbo­rant là aus­si des « masques » poupins, à ceci près qu’il s’agit cette fois de fil­tres générés par une IA. Dans la foulée de cette intro­duc­tion, le film sem­ble épouser les con­tours d’un dek­stop movie (soit un film se déroulant inté­grale­ment sur le moni­teur et l’interface d’un ordi­na­teur) : on croit dans un pre­mier temps assis­ter au lance­ment dudit jeu, avant que le réal­isme extrême des images ne brouille les repères. Assiste-t-on à une par­tie ou à un de ces live crim­inels qu’il a engen­drés ? Cette ques­tion restera let­tre morte, car la ligne de démar­ca­tion entre réal­ité et jeu vidéo, ou entre monde réel et virtuel, n’est vis­i­ble­ment pas l’objet de Korine. Comme le martè­lent des car­tons accom­pa­g­nés par des doigts d’honneur occu­pant la moitié de l’écran, Baby Inva­sion n’est « pas un film », « pas un jeu vidéo », et plonge dans un univers où il n’y aurait « plus de réal­ité ». Plutôt que de sim­ple­ment repro­duire les traits de divers­es inter­faces numériques (dont celles de jeux vidéo et de VR), Korine con­voque égale­ment de nom­breuses images et créa­tures générées en intel­li­gence arti­fi­cielle, qu’il amal­game en une mix­ture sur­réal­iste.

Si Aggro Dr1ft repo­sait encore sur une ébauche de nar­ra­tion – le héros avait une mis­sion à rem­plir et sa voix off ser­vait de liant – Baby Inva­sion largue cette fois défini­tive­ment les amar­res en ne ces­sant de trich­er avec son dis­posi­tif, zap­pant aléa­toire­ment d’un stream à l’autre. Les exem­ples de décrochage sont nom­breux : ici, un mes­sage d’alerte annonce l’interruption du live, donc a pri­ori du film, parce que l’ordinateur du stream­er est bien­tôt à court de bat­terie (la noti­fi­ca­tion restera pour­tant sans con­séquence) ; là, des mini-jeux d’arcade numériques se super­posent aux braquages réal­istes, etc. En résulte un film abstrait qui, par sa manière d’avancer par à‑coups, sem­ble imag­iné par une intel­li­gence arti­fi­cielle dont l’algorithme aurait vril­lé.

Bêtise et destruction

Plutôt que de décon­struc­tion des inter­faces numériques, il faudrait ici par­ler de destruc­tion, une pul­sion qui habite depuis tou­jours le tra­vail de Korine (exem­plaire­ment dans le jusqu’au-boutiste Trash Humpers). La débauche d’effets et de matières numériques ne cesse de désamorcer la pos­si­bil­ité d’un réc­it, dans une pure jubi­la­tion enfan­tine, tout en lais­sant libre cours à des inspi­ra­tions plas­tiques inat­ten­dues. Par des glitchs, des effets de mor­ph­ing sur les vis­ages, des com­po­si­tions cubistes d’écrans dédou­blés à l’infini ou encore des bugs intem­pes­tifs en surim­pres­sion, le film super­pose les tex­tures, tant et si bien que le spec­ta­teur ne sait plus où don­ner de la tête. Cet état de con­fu­sion est par ailleurs prop­ice à des sur­sauts réguliers : ain­si des scènes de vio­lence explicite, ou ce moment où l’emploi de l’IA provoque un jump scare inat­ten­du, avec le sur­gisse­ment d’une créa­ture mi-arach­néenne, mi-humaine.

Bien que ce pen­chant ne soit pas nou­veau chez le cinéaste, il s’accordait toute­fois jusqu’ici à l’humeur des per­son­nages. Spring Break­ers suiv­ait tête bais­sée le désir de mort de ses héroïnes dans leur univers MTV décérébré, tan­dis que The Beach Bum ten­tait d’épouser la prose déstruc­turée de son poète paresseux. Remon­tons encore plus loin : en 1999, Chan­tal Aker­man décrivait Gum­mo comme un film sur des « gens sans sur­moi, sans cul­ture, sans passé, […] des enfants qui tuent des chats ou leurs par­ents, sans rime ni rai­son, comme en pas­sant »[1]. Cette pos­ture qui hor­ri­fi­ait jadis la cinéaste a toute­fois pour elle de ne pas chercher à être moins bête que les per­son­nages mis en scène par les films. Son but n’est pas de pren­dre une dis­tance sur­plom­bante vis-à-vis de la fange, mais au con­traire d’en faire émerg­er une beauté enfouie. D’autant que cette fois, Korine ne passe plus par des per­son­nages mar­gin­aux pour jus­ti­fi­er et médi­er son goût de la démo­li­tion : il dis­sout désor­mais les corps dans un flux numérique inin­ter­rompu – imagerie incel, directs de jeu vidéo – en prenant la place du joueur (il incar­ne d’ailleurs lui-même le tireur prin­ci­pal). Tous les élé­ments jetés pour ali­menter la com­bus­tion du film finis­sent par pro­duire un ultime éclair dés­in­té­grant l’espace du jeu et du film, qui bas­cule dans le vide (un écran noir parsemé de quelques points lumineux). Face à ces ultimes crépite­ments, on se dit que l’expérience, aus­si bru­tale que haras­sante, ressem­ble surtout à un grand feu de joie organ­isé par un cinéaste euphorique­ment pyro­mane.

Notes

Notes
↑1 Dans sa note d’intention de Sud, Aker­man affir­mait une forte réti­cence quant à Gum­mo, allant jusqu’à vouloir réalis­er un film en oppo­si­tion à ce dernier.