Un frère et une sœur entre­ti­en­nent une rela­tion pas­sion­nelle à l’in­su de leur famille. Sans émet­tre le moin­dre juge­ment sur cet amour et en évi­tant tous les écueils pos­si­bles sur le mal-être ado­les­cent, Alberti­na Car­ri signe un film pudique et fort à la fois, cor­rosif lorsqu’il s’ag­it de met­tre en bran­le les valeurs bour­geois­es et catholiques d’un pays en manque de repères.

Dans leur grande mai­son bour­geoise, Jere­mías et sa sœur cadette Meme s’en­nuient. Livrés à eux-mêmes depuis que l’aîné de la famille est par­ti finir ses études en Espagne, ils passent leur temps à se chamailler, au grand dés­espoir de leur mère Lucia, omniprésente, et de leur père, aus­si bavard qu’une tombe. Mais depuis quelque temps déjà, Jere­mías et Meme entre­ti­en­nent d’é­tranges rap­ports, mêlant rejet et séduc­tion, et se coupant même de leur entourage, notam­ment de leur frère aîné fraîche­ment mar­ié à une jeune Espag­nole plutôt libre. La rai­son ? Cet inter­dit dans lequel les deux ado­les­cents vivent depuis un temps indéter­miné ; régulière­ment, dès que l’en­droit et le moment le leur per­me­t­tent, ils se font l’amour, juste aboutisse­ment d’une rela­tion dan­gereuse­ment fusion­nelle.

Sur un sujet aus­si risqué et déli­cat, on aurait pu s’at­ten­dre au pire. Com­ment traiter d’un amour inces­tueux sans ris­quer de tomber dans le grav­eleux ? Alberti­na Car­ri, dont c’est ici le troisième long métrage, a, pour éviter toute ambiguïté, judi­cieuse­ment déplacé le cen­tre névral­gique de son film. Plutôt que d’épi­er avec com­plai­sance le com­porte­ment des deux ado­les­cents en pleine décou­verte de leurs sens, la réal­isatrice préfère oppos­er cet inter­dit à l’aveu­gle­ment du reste de la famille qui les entoure. Jouer con­stam­ment de cette oppo­si­tion lui per­met de ne pas lim­iter le pro­pos du film à ce qui se trou­ve dans le champ, mais bien à tout ce qui n’est ni vu, ni su. La mère manque plus d’une fois de décou­vrir la nature des liens exis­tant entre son fils et sa fille – comme dans cette scène où elle entre brusque­ment dans les toi­lettes – mais elle reste défini­tive­ment aveu­gle face à cette évi­dence. Per­son­nage com­plexe, et prob­a­ble­ment le plus intéres­sant du film, la mère (inter­prétée par l’ex­cel­lente Cristi­na Bane­gas) est une bour­geoise hys­térique dont l’ex­ubérance – qui n’est pas sans rap­pel­er l’u­nivers de Pedro Almod­ó­var – cache une faille de taille qui se traduit par son refus incon­scient d’ad­met­tre l’im­pens­able. C’est autour d’elle que la dynamique famil­iale se fait ou se défait. Chaque pro­tag­o­niste lui est finale­ment périphérique, à tel point que Gémeaux devient davan­tage un film sur une mère dan­gereuse et vul­nérable que sur un amour inter­dit.

À l’in­star du très beau roman d’A­gustin Gomez Arcos, L’Ag­neau car­ni­vore, qui nar­rait la pas­sion sex­uelle de deux frères dans l’Es­pagne fran­quiste, Gémeaux est une sub­tile métaphore de l’é­tat d’im­plo­sion dans lequel se trou­ve l’Ar­gen­tine depuis quelques années. Cette famille, sym­bole d’une classe dirigeante qui ne souf­fre d’au­cune préoc­cu­pa­tion matérielle et qui s’est lit­térale­ment fer­mée sur elle-même au point de ne plus chercher l’Autre en dehors du cer­cle famil­ial, ren­voie tout bon­nement l’Ar­gen­tine à ses cer­ti­tudes, son igno­rance et leurs inélucta­bles con­séquences. Comme sa com­parse Lucre­cia Mar­tel (La Cié­na­ga, La Niña San­ta), Alberti­na Car­ri se nour­rit avec tal­ent de l’in­time pour faire du poli­tique.