Après deux courts métrages remar­qués, Les Gagne-Petit (1998) et La Vis­ite (2000), José Alcala retrou­ve son actrice fétiche, Marie Ray­nal, pour son pre­mier long métrage. Avec Alex, il réus­sit un mag­nifique por­trait de femme déter­minée.

La trentaine bien son­née, Alex s’est mise en tête de rénover une ruine per­due au bout d’un chemin de l’Ardèche dans l’e­spoir que son fils Xavier (Adrien Ruiz), qu’elle n’a jamais pu ou voulu élever, accepte de venir vivre avec elle. Mais ce défi insen­sé pour lequel la jeune femme déploie une énergie folle (il faut la voir bal­ancer les tuiles d’un toit défon­cé ou abat­tre au burin des murs en piteux état) n’est pas anodin et n’est que le juste reflet d’une vie plutôt chao­tique mise en chantier dans l’e­spoir ou dans l’at­tente d’un demain plus sere­in. Déter­minée, le regard franc et la tête bais­sée, Alex est au quo­ti­di­en ce qu’un boxeur est au ring, con­sciente qu’il lui fau­dra user des poings pour obtenir la place qui lui revient de droit. Par­fois sans com­mune mesure, son per­son­nage n’en est du coup que plus pas­sion­nant, bien loin des arché­types d’un ciné­ma avant tout soucieux de sus­citer l’empathie du spec­ta­teur.

Pour servir ce très beau film de per­son­nage, José Alcala a choisi le par­ti pris d’une mise en scène sèche et rugueuse, et pour­tant d’une très grande générosité. Il faut voir avec quelle dévo­tion le cinéaste cap­ture chaque geste, chaque atti­tude d’Alex comme autant de ten­ta­tives de l’ap­procher et de l’ap­privois­er. Sans maquil­lage, filmée en éclairage naturel, Marie Ray­nal incar­ne – le mot est faible –, vit com­plète­ment son per­son­nage, à tel point qu’il en devient dif­fi­cile de savoir s’il s’ag­it là d’un rôle de com­po­si­tion. Le vis­age d’Alex, fatigué par un tra­vail con­traig­nant sur les marchés et sur les chantiers, est aus­si celui de l’ac­trice, entière­ment dévolue à son rôle de femme boi­teuse mais ter­ri­ble­ment déter­minée à pren­dre une revanche sur l’ex­is­tence. Avec une patience exem­plaire, José Alcala ne se borne pas à jux­ta­pos­er les scènes déter­mi­nantes. Au con­traire, il prend le temps de filmer les creux et les boss­es du quo­ti­di­en d’une femme qui se refuse à tout mis­éra­bil­isme. Les exem­ples sont nom­breux : que ce soit dans une impasse où elle vient de faire l’amour avec son amant cycliste ou alors en com­pag­nie de sa vieille voi­sine alcoolique qui nie le départ de son mari, Alex mar­que l’écran de sa présence charis­ma­tique mais ne s’im­pose jamais au spec­ta­teur comme un per­son­nage exces­sive­ment nar­cis­sique pour qui chaque moment vécu relèverait de l’ex­cep­tion­nel.

La pudeur avec laque­lle son par­cours est retran­scrit est cer­taine­ment l’une des prin­ci­pales raisons de ce suc­cès. La bande-son, par exem­ple, n’in­tè­gre aucune musique et préfère le bruit du vent, des oiseaux ou encore d’un marché de vil­lage. Les con­fronta­tions tant red­outées avec l’ado­les­cent Xavier ne sont jamais pré­textes au moin­dre éclat. Au con­traire, le cinéaste préfère capter les très longs silences qui peu­plent leurs con­ver­sa­tions mal­ha­biles. La mai­son que restau­re Alex – même si elle est pro­posée comme une sub­tile métaphore de cette néces­saire recon­struc­tion psy­chique du per­son­nage – n’est pas non plus posée comme le cen­tre de toutes les atten­tions, à la dif­férence du non moins réus­si Travaux, on sait quand ça com­mence… de Brigitte Roüan qui usait de la même analo­gie. Dans Alex, l’en­jeu n’est en aucun cas celui de la fini­tion, de l’achève­ment d’un chantier, mais bien de cette pre­mière fenêtre posée avec suc­cès par la jeune femme, fenêtre qu’elle ouvre sur une grande val­lée verte lors du dernier plan. Res­pi­ra­tion… la vie peut com­mencer.