Il sem­ble exis­ter aujourd’hui deux formes dom­i­nantes du west­ern con­tem­po­rain : l’hommage néo­clas­sique, avec des films plus ou moins pous­siéreux comme Les Frères Sis­ters ou Hori­zon, et la vari­a­tion mod­erne, à l’instar de La Dernière Piste ou de Jau­ja (si l’on se per­met d’élargir la géo­gra­phie offi­cielle du genre). Les Damnés appar­tient à la sec­onde caté­gorie, sou­vent empreinte d’une volon­té de démys­ti­fi­ca­tion s’incarnant par des réc­its où se per­dent les per­son­nages. Rober­to Min­ervi­ni suit ici une troupe d’éclaireurs yan­kee en mis­sion dans des ter­ri­toires encore sauvages de l’Ouest améri­cain alors que bat la guerre de Séces­sion. D’une façon assez peu équiv­oque, il s’agit pour le cinéaste ital­ien de redire l’absurdité et l’horreur de la guerre à tra­vers la déban­dade de ces pau­vres tuniques bleues. Il procède pour ce faire de trois manières : en mon­trant leur ennui, en fil­mant des dis­cus­sions vague­ment philosophiques et en faisant des enne­mis une force abstraite lors d’une scène d’assaut cen­trale. De ces trois pistes, seule l’embuscade creuse véri­ta­ble­ment un sil­lon sin­guli­er : en fil­mant ce con­cert de coups de feu comme une série de flashs, Min­ervi­ni brouille peu à peu les repères spa­ti­aux. Dif­fi­cile de faire plus élo­quent pour bro­carder une guerre qui oppose le Nord au Sud.

Ailleurs, le cinéaste filme avec beau­coup d’emphase les gueules noir­cies de la troupe. Con­tre-plongées, légères anamor­phoses, quelques flam­mèch­es ici et là pour éclair­er des vis­ages en gros plan : la palette reste moins chargée que dans The Revenant (autre west­ern sur­vival­iste et expres­sion­niste), mais on retrou­ve ici un même goût pour l’illustration. Min­ervi­ni demeure toute­fois moins lourd qu’Iñárritu, notam­ment dans sa manière d’esquisser ses per­son­nages. La mise en scène passe d’un sol­dat à l’autre, sans qu’aucun ne prenne une place prépondérante : il ne peut pas y avoir de héros quand la besogne est aus­si aber­rante (ni eux ni nous ne com­pren­drons d’ailleurs exacte­ment ce qu’ils sont sup­posés entre­pren­dre au cours de leur expédi­tion). Le cinéaste ne cesse de les dépein­dre en train de charg­er et de décharg­er leurs armes, de vis­er tout et n’importe quoi sans for­cé­ment tir­er, de jouer aux cartes… Rien ne débor­dera de ce pro­gramme trop ouverte­ment con­ceptuel, du moins jusqu’à la séquence finale sous la neige, qui rejoue le regard vers le ciel de Nico­las Ros­tov à la fin de la bataille de Borodi­no dans Guerre et Paix. Mais Tol­stoï (et même Bon­dartchouk dans sa grande adap­ta­tion) avait déjà autrement mieux dépeint le sen­ti­ment d’un sol­dat qui, face aux élé­ments, accède soudain à une vérité supérieure de l’existence. Cet ultime sur­saut ne parvien­dra pas à chang­er l’impression d’avoir surtout assisté à un « post-west­ern » timide et laborieux.