À l’ini­tia­tive de Co-Errances (coopéra­tive de dis­tri­b­u­tion indépen­dante) et de Zaléa TV (qui se revendique télévi­sion libre), sor­tent en salles trois films trai­tant de l’analyse des médias. La télé peut-elle par­ler de la télé ? Com­ment les jour­nal­istes ont-ils par­tie liée avec le pou­voir poli­tique, niant ain­si toute trans­parence et tout regard cri­tique dans et sur les médias ? Les dif­fi­cultés (voire la cen­sure) qu’ont ren­con­tré ces pam­phlets dans le cir­cuit de dif­fu­sion illus­tre à elles seules leur teneur, comme le mon­tre le sort réservé à Pierre Car­les, dont la télé se garde bien de jamais men­tion­ner le nom…

Pas vu pas pris (1998) et Enfin pris (2002) de Pierre Carles

Dif­fusés ensem­ble pour la pre­mière fois, ces deux films for­ment un dip­tyque dénonçant les rela­tions entre jour­nal­istes et hommes poli­tiques. C’est d’abord l’hon­nêteté et la déon­tolo­gie des jour­nal­istes qui sont mis­es en ques­tion, et non le con­tenu de leurs pris­es de posi­tion ou de leurs pos­si­bles « ami­tiés » privées avec des per­son­nages haut placés. Ils sont dès lors amenés à pos­er la ques­tion de la pos­si­bil­ité même d’une cri­tique de la télévi­sion par ceux qui la font.

Pierre Car­les s’in­scrit pleine­ment sous l’égide de Pierre Bour­dieu (on se sou­vient du film qu’il lui a con­sacré en 2001, La soci­olo­gie est un sport de com­bat). Son pro­pos illus­tre en images les écrits du soci­o­logue, notam­ment l’es­sai inti­t­ulé Sur la télévi­sion (Raisons d’a­gir, 1996), où Bour­dieu démonte les mécan­ismes de con­struc­tion de l’in­for­ma­tion et de manip­u­la­tion de l’opin­ion par le biais des émis­sions dites de débats, au cours desquelles le dis­posi­tif médi­a­tique se révèle por­teur de points de vue don­nés comme faits objec­tifs.

À l’o­rig­ine de Pas vu pas pris, un dia­logue filmé à leur insu entre Éti­enne Mougeotte et François Léo­tard, copains comme cochons, par­lant poli­tique et con­cur­rence entre chaînes privées et publiques. L’ob­jet du doc­u­men­taire élaboré par Pierre Car­les ne porte pas sur la con­ver­sa­tion des deux hommes, sur son con­tenu ou même sur l’ex­is­tence d’une réelle com­plic­ité entre eux, mais bien sur la véri­ta­ble cen­sure de ces quelques images dans les médias. Il est vrai qu’une telle séquence peut sem­bler n’avoir en soi aucun intérêt et ne pas répon­dre aux attentes habituelles du pub­lic. Elle va cepen­dant, grâce au réc­it des péripéties sub­v­enues au pugnace doc­u­men­tariste (on lui répond qu’elle ne cor­re­spond pas aux for­mats télévi­suels tra­di­tion­nels, qu’elle n’in­téresse pas le pub­lic ou, mieux encore, qu’elle va à l’en­con­tre de la légal­ité…), s’avér­er d’une tout autre teneur et per­me­t­tre de met­tre le doigt sur les défail­lances du champ jour­nal­is­tique. Pas vu pas pris met ain­si en lumière le con­sen­sus mou adop­té par l’ensem­ble des jour­nal­istes, con­sen­sus qui les pousse à refuser d’émet­tre le moin­dre juge­ment cri­tique envers des représen­tants du milieu médi­a­tique et à occul­ter les rela­tions de lob­by­ing exis­tant entre ce dernier et le pou­voir poli­tique.

Brico­lage filmé, mise en abyme du tra­vail de réal­i­sa­tion du doc­u­men­taire, le dip­tyque de Pierre Car­les s’ap­puie sur les refus et échecs suc­ces­sifs essuyés par le doc­u­men­tariste qui enreg­istre scrupuleuse­ment toutes ses con­ver­sa­tions télé­phoniques avec les divers­es com­posantes du paysage audio­vi­suel français. Mais ces revers ser­vent de base à une réflex­ion qui dépasse la seule non-dif­fu­sion du film de départ (Pas vu à la télé) rejeté par Canal +, qui au pas­sage écope des cri­tiques qui lui revi­en­nent de droit… Il est d’abord intéres­sant d’analyser les posi­tions avancées par les divers jour­nal­istes inter­rogés par Pierre Car­les au cours de son enquête. L’as­su­jet­tisse­ment des pro­grammes au “goût du pub­lic” est pri­mor­dial, de même que l’hypocrisie médi­a­tique, qui con­siste à dén­i­gr­er les procédés “mal­hon­nêtes” util­isés pour Pas vu à la télé (caméra cachée pour le dia­logue ini­tial, “faux” sujets d’in­ter­views pour pou­voir être reçu…) alors même que ce sont là des méth­odes couram­ment util­isées par les jour­nal­istes d’in­ves­ti­ga­tion. Mais, comme le dit fort juste­ment Pierre Car­les, “les jour­nal­istes n’ai­ment pas qu’on applique pour eux ce qu’ils font avec les autres…”

Pas vu pas pris dévoile ain­si un monde fait de luttes d’in­flu­ences et d’en­jeux de pou­voir, ce qui n’est pas sans rap­pel­er les thès­es de Serge Hal­i­mi dans Les Nou­veaux Chiens de garde (Raisons d’a­gir, 1997), ce dernier étant d’ailleurs inter­rogé dans les deux films. Pour­tant, ce pre­mier volet manque d’une véri­ta­ble force d’analyse et reste tel un chien qui se mord la queue. Pierre Car­les, qui sait fort bien se met­tre en scène, frise par­fois le com­plexe de per­sé­cu­tion, ce qui peut en exas­pér­er plus d’un. Finale­ment, on en arriverait presque à dire que c’est là beau­coup de bruit pour rien, s’il n’y avait le deux­ième volet, Enfin pris ?, qui apporte un éclairage bien plus per­ti­nent et réflexif en se pen­chant davan­tage sur deux fig­ures emblé­ma­tiques de la cri­tique des médias, à savoir Pierre Bour­dieu et Daniel Schnei­der­mann, qui appa­rais­sent comme les deux faces pos­si­bles de l’analyse médi­a­tique, l’un extérieur, l’autre intérieur à la machine télévi­suelle.

Ce sec­ond doc­u­men­taire, qui n’est pas vrai­ment la suite du pre­mier, sem­ble plus con­stru­it et tra­vail­lé que le précé­dent. L’hu­mour et la satire (voir la mémorable scène chez un psy à tête de Freud bur­lesque où Pierre Car­les fait son analyse) ser­vent un pro­pos déto­nant. En effet, il s’ag­it de mon­tr­er com­ment Bour­dieu s’est vu piégé dans l’émis­sion Arrêt sur images de Schnei­der­mann, alors même que cette dernière a pour but de pos­er un regard soi-dis­ant cri­tique sur les médias. La mise en par­al­lèle de l’in­ter­view de Bour­dieu avec celle de Jean-Marie Messier, alors prési­dent de Viven­di Uni­ver­sal, par les mêmes jour­nal­istes, se révèle dévas­ta­trice et ter­nit la crédi­bil­ité de l’émis­sion domini­cale de France 5. Se pose alors véri­ta­ble­ment la ques­tion d’une cri­tique interne au monde du jour­nal­isme télévi­suel, qui paraît avoir per­du sa fonc­tion de con­tre-pou­voir. C’est bien là ce que met en relief l’Ob­ser­va­toire des médias, créé à l’ini­tia­tive d’I­gna­cio Ramon­et et du Monde diplo­ma­tique, avec pour objec­tif la con­sti­tu­tion d’un cinquième pou­voir qui point­erait les insuff­i­sances de ce qua­trième pou­voir que représen­tent les médias.

Suite à son inter­ven­tion dans l’émis­sion de Schnei­der­mann, Bour­dieu écrivait juste­ment dans Le Monde diplo­ma­tique : “On ne peut pas cri­ti­quer la télévi­sion à la télévi­sion parce que les dis­posi­tifs de la télévi­sion s’im­posent même aux émis­sions de cri­tique du petit écran.” Débats faussés, absence de con­tra­dicteur, ori­en­ta­tion des ques­tions, con­fu­sion entre analyse et prise de posi­tion poli­tique ou idéologique, les dérives sont nom­breuses. Enfin pris ? a le mérite d’en faire ressur­gir toute la portée et de sus­citer une prise de con­science du téléspec­ta­teur.

Désentubages cathodiques : grosses ficelles du petit écran

Film col­lec­tif pro­duit par Zaléa TV.

Suite de courts doc­u­men­taires cor­rosifs, Désen­tubages cathodiques décrypte les dif­férentes formes de manip­u­la­tion médi­a­tique et de dés­in­for­ma­tion véhiculées par la télévi­sion, à par­tir d’ex­em­ples pré­cis et emblé­ma­tiques (jour­nal de 13 heures de TF1 présen­té par Jean-Pierre Per­naud, entre­tien de Jacques Chirac avec Patrick Poivre d’Ar­vor…). Qu’il s’agisse de relever les lap­sus de Jacques Chirac, révéla­teurs de son hypocrisie patente, ou de met­tre en par­al­lèle faits véri­fiés et pseu­do-infor­ma­tions dif­fusées par le JT, cette série de reportages dévoile bon nom­bre de com­pro­mis­sions et d’ap­prox­i­ma­tions effec­tuées par les jour­nal­istes.

Con­traints à des exi­gences de rapid­ité, ces derniers sont amenés à écourter le néces­saire tra­vail de véri­fi­ca­tion de leurs sources. Soumis à la logique du scoop et à la recherche du sen­sa­tion­nel au mépris de la rigueur et du sérieux, les médias sem­blent en ce sens plus enclins à ori­en­ter l’in­for­ma­tion en fonc­tion, d’une part, des pré­ten­dues attentes du grand pub­lic et, d’autre part, de la ligne impul­sée par le pou­voir poli­tique. C’est bien ce que souligne le doc­u­men­taire retraçant l’his­toire du faux fait divers, « l’af­faire du RER D », véri­ta­ble emballe­ment politi­co-médi­a­tique, surenchère de témoignages et de pris­es de parole au prof­it de celui qui s’indigne le plus fort. Para­doxe du sys­tème, la jeune mythomane qui s’est pré­ten­due vic­time d’une agres­sion anti­sémite a puisé son inspi­ra­tion dans les dis­cours télévi­suels, tout comme les dires des témoins inter­rogés, qui ont peur dans le RER “avec tout ce qu’on entend à la télé, n’est-ce pas ?” Et puis, “le RER D, c’est un D comme dan­gereux…” Faute de tra­vail d’analyse de l’in­for­ma­tion et de recoupe­ment des sources, poussés par un fréné­tique empresse­ment à vouloir par­ler d’un événe­ment dont on ne sait encore rien, les jour­naux télévisés de la plu­part des grandes chaînes ont ain­si mon­tré leurs lim­ites sans toute­fois en admet­tre les con­séquences. C’est égale­ment ce que souligne le doc­u­men­taire inti­t­ulé Prise d’o­tage sur/par TF1, qui dis­sèque comme il se doit la cou­ver­ture par la pre­mière chaîne de la libéra­tion des otages de Beslan en Russie, traitée d’une bien pitoy­able manière, don­nant lieu à un numéro clow­nesque de jour­nal­istes abu­sant du con­di­tion­nel, n’é­tant ni sur place ni bien infor­més, mais présen­tant les faits avec toute l’ar­ro­gance de la cer­ti­tude.

Désen­tubages cathodiques revient enfin sur la par­tial­ité des médias lors de la cam­pagne référendaire pour l’adop­tion de la con­sti­tu­tion européenne. L’en­tre­tien avec Hen­ri Maler, uni­ver­si­taire et ana­lyste des médias pour le site Acrimed (Action Cri­tique Médias) est à cet égard d’un grand intérêt. Il per­met un décryptage per­ti­nent d’un cer­tain nom­bre de morceaux choi­sis éminem­ment révéla­teurs de la nette pro­pa­gande médi­a­tique en faveur du oui. Dans un tel con­texte, com­ment encore faire un tant soit peu con­fi­ance aux infor­ma­tions dif­fusées à la télévi­sion ?

Si la forme de ces doc­u­men­taires reste certes quelque peu som­maire et brouil­lonne, elle cor­re­spond à celle des stu­dios de Zaléa TV, qui faute de moyens brico­lent leurs films comme ils peu­vent. On peut en revanche regret­ter l’in­sis­tance avec laque­lle par moments sont recher­chés l’hu­mour et la légèreté. Sur ce point, la longue séquence réservée au “Tivibigone” (petit boîti­er passe-partout per­me­t­tant d’étein­dre n’im­porte quel téléviseur) appa­raît comme le point faible de la série, tant il sem­ble plus proche de la fadaise que du doc­u­men­taire. Le sujet abor­dé dans cet ensem­ble n’est-il pour­tant pas assez sérieux, pour qu’on adopte tout à coup une atti­tude plaisante, voire com­plaisante, à la manière d’un Michael Moore et de son bêtisi­er Fahren­heit 9/11 ?

Toute­fois le mes­sage qui en ressort, pleine­ment inscrit sous le patron­age de Pierre Car­les, auquel le film est d’ailleurs dédié, sem­ble plus que jamais néces­saire et rap­pelle que, der­rière le dis­cours médi­a­tique, se nouent des enjeux poli­tiques et économiques qui ne lais­sent pas indemnes la trans­parence et “l’ob­jec­tiv­ité” pré­ten­du­ment affichées par les médias français.