Il fal­lait y penser, mais surtout il fal­lait oser. Élie Semoun, tête d’af­fiche d’un film sur la cav­ale d’un meur­tri­er à la petite semaine ? Dif­fi­cile de l’imag­in­er lorsque l’on pense à ses spec­ta­cles, sa col­lab­o­ra­tion avec Dieudon­né, ou encore à ses précé­dents rôles dans des nanars en tous gen­res et films d’au­teur ratés. Et pour­tant, l’au­dace de Philippe Collin s’avère sacré­ment payante. Aux abois est une réus­site pour le moins sin­gulière.

Paul Duméry (Élie Semoun) vit une sit­u­a­tion finan­cière dés­espérée. Pour­tant logé dans un grand et bel apparte­ment parisien prêté par ses ex-beaux-par­ents, il passe toutes ses mai­gres économies dans le verse­ment de la pen­sion ali­men­taire de son ex-femme. Par ami inter­posé, il ren­con­tre un vieux prê­teur usuri­er qui accepte de l’aider. L’homme sans his­toire va alors faire l’im­pens­able : il assomme mortelle­ment le vieil­lard et lui dérobe tout son argent. Devenu meur­tri­er, Paul décide de par­tir, de fuir, et ren­con­tre sur sa route Simone (Lud­mi­la Mikaël, boulever­sante), une femme séduisante mais vieil­lis­sante, elle aus­si rongée par la soli­tude.

Dès la pre­mière scène, l’ob­jec­tif de Philippe Collin sem­ble clair. En ne don­nant aucun cadre tem­porel pré­cis à son his­toire (Paris, 195…), le réal­isa­teur souhaite d’emblée éviter de figer Aux abois dans une époque, et de ren­dre son con­tenu anec­do­tique. Le meurtre que com­met Paul n’est jamais pré­texte à s’in­ter­roger sur les raisons qui ont poussé un homme à com­met­tre l’ir­ré­para­ble dans un lieu don­né, à un moment don­né. Ni même matière à suiv­re un assas­sin en cav­ale dont on sait per­tinem­ment qu’il sera finale­ment rat­trapé par la jus­tice. Ce troisième long métrage de Philippe Collin est même le con­traire de tout cela. Com­mencé comme n’im­porte quel polar – un homme tue, s’aperçoit qu’il a oublié de dis­simuler l’arme du crime mais décide de fuir, trou­ve même le coupable idéal – Aux abois prend rapi­de­ment des chemins de tra­verse en se sou­ciant de moins en moins du sus­pense qu’au­rait pu engen­dr­er un tel point de départ. La rai­son prin­ci­pale de cette démis­sion ? Le jeu d’Élie Semoun, aux antipodes de son mimétisme habituel. Ici, le célèbre comique est totale­ment dés­in­car­né, stoïque lorsqu’il pose un regard lucide mais froid sur ce qu’il vient de com­met­tre. Ni cul­pa­bil­isé, ni effrayé, il sem­ble n’avoir d’avis sur rien, pas même sur la nature de sa rela­tion avec Simone, ren­con­trée dans un wag­on-restau­rant, et qui le colle pour mieux con­tre­car­rer son pro­pre dés­espoir. Pas vrai­ment crim­inel, pas vrai­ment en fuite, prêt à laiss­er les indices qui per­me­t­tront à la jus­tice de le retrou­ver, Paul Duméry est une coquille vide sur qui tout glisse et meurt presque instan­ta­né­ment. Écrivain raté – on n’au­ra jamais con­nais­sance du con­tenu des let­tres qu’il s’en­voie en poste restante – ou homme sans aucune ambi­tion, le per­son­nage incar­né par Élie Semoun sus­cite une étrange curiosité plutôt que de l’empathie. Pas même déçu par l’ar­resta­tion du crim­inel, le spec­ta­teur assiste sim­ple­ment à l’inéluctable, aux promess­es, ou plutôt aux absences de promess­es, que le réal­isa­teur avait claire­ment for­mulées dès le début de son œuvre.

Totale­ment indif­férent à son incar­céra­tion – elle le soulage même de ne plus vivre dans ce monde extérieur, trop grand pour lui – immuable lorsqu’on lui annonce sa libéra­tion – il est seule­ment heureux que son avo­cat soit heureux – Paul Duméry vit dans un ailleurs insai­siss­able. Seul son corps – inerte, presque effacé sous ses cos­tumes – est un lien très frag­ile entre lui et les autres. Qu’est-ce qui le rap­proche finale­ment de Simone ? Rien, sinon le plus impor­tant, une fêlure, un passé chao­tique cer­taine­ment ponc­tué d’une rup­ture immense, d’un point de non-retour. Philippe Collin a eu la très grande intel­li­gence de sug­gér­er sans jamais vouloir cau­tion­ner les actions de per­son­nages par quelque expli­ca­tion psy­chologique for­cé­ment restric­tive. Nous ne saurons rien du passé de cha­cun de ces per­son­nages, des raisons qui ont pu les con­duire jusqu’à l’ir­ré­para­ble. Car si Simone n’a jamais tué, elle est pour­tant du même acabit que le crim­inel qu’elle accueille dans sa mai­son de cam­pagne. Le meurtre est ici un beau pré­texte pour suiv­re le par­cours sans relief – mais ter­ri­ble­ment intri­g­ant – de ces Mis­fits d’un autre âge, d’un autre temps.