La langue uni­verselle dont par­le le titre se révèle être le far­si. C’est la pre­mière bizarrerie du film – et pas la dernière –, puisque l’action est située au Cana­da, dans une ver­sion alter­na­tive de la ville de Win­nipeg où l’anglais aurait dis­paru, le français sub­sis­terait et le far­si serait la langue dom­i­nante. Ce ren­verse­ment ne sera jamais véri­ta­ble­ment explic­ité, comme d’autres événe­ments tout aus­si mys­térieux, plongeant d’emblée le film dans une irréal­ité revendiquée. Une langue uni­verselle n’a d’ailleurs à pre­mière vue pas de ligne nar­ra­tive claire : le film suit de loin trois petites his­toires a pri­ori décor­rélées, celles de deux enfants espiè­gles à la recherche d’une hache, d’un guide touris­tique pas très doué pour son tra­vail et d’un voyageur mélan­col­ique (inter­prété par le cinéaste lui-même) errant dans la ville. Tous les per­son­nages passent le plus clair de leur temps à déam­buler d’un lieu à l’autre, pris dans le labyrinthe enneigé qu’est Win­nipeg. La voca­tion archi­tec­turale de la mise en scène de Matthew Rankin représente juste­ment la part la plus belle du film. La caméra s’applique d’abord à cadr­er les sur­faces planes des bâti­ments d’inspiration bru­tal­iste, à com­pos­er avec leurs formes géométriques, leurs couloirs et leurs ouver­tures, pour ménag­er des sur­cadrages et redou­bler leur raideur rec­tan­gu­laire.

À plusieurs repris­es, les mêmes plans revi­en­nent sur les mêmes paysages, les mêmes pas­sages entre les murs, les mêmes fenêtres dans le béton, comme si Win­nipeg était un indi­vidu à part entière qui regar­dait déam­buler les voyageurs dans une rel­a­tive indif­férence. Sou­vent rapetis­sés par des jeux d’échelle avec les immeubles ou mis en par­al­lèle avec le traf­ic urbain (telle cette tombe opposée à un car­refour autorouti­er), les humains y appa­rais­sent comme des sil­hou­ettes en bor­dure de cadre, des formes vagabon­des au pied des blocs, voire des ombres qui déam­bu­lent dans la nuit comme des pro­jec­tions sur les murs. Ce pen­dant du film est mal­heureuse­ment con­tre­bal­ancé par un autre : le cinéaste vient régulière­ment replac­er ses per­son­nages dans le con­fort fam­i­li­er d’une cham­bre, d’un salon ou d’un mag­a­sin pour y fig­ur­er leur intim­ité. En tra­vail­lant ce qu’il appelle un « délire auto­bi­ographique », il organ­ise surtout la reprise en main scé­nar­is­tique de son film en le faisant petit à petit bas­culer vers un cauchemar kauf­manien, avec ce que le virage peut com­porter de retourne­ments atten­dus : les des­tins s’entrelacent et les per­son­nages s’échangent les uns les autres, ploy­ant sous le fardeau de la mélan­col­ie (appuyée à coups de vis­ages con­trits et de litanie musi­cale), jusqu’alors nuancée par des sail­lies comiques sou­vent drôles. Le rap­port à l’espace qui fai­sait la sin­gu­lar­ité du film se trou­ve ain­si inhibé par la nar­ra­tion. En découle un film presque  trop sage au regard de son aspi­ra­tion à la lib­erté et à l’errance : Matthew Rankin n’a pas totale­ment voulu se per­dre à Win­nipeg.