Les pul­sars sont des étoiles à neu­trons nées de l’effondrement grav­i­ta­tion­nel d’une étoile mas­sive sur son pro­pre noy­au. D’une den­sité net­te­ment supérieure à celle du soleil, ils tournoient très rapi­de­ment sur eux-mêmes, pro­je­tant une intense émis­sion élec­tro­mag­né­tique qui bal­aie l’espace à inter­valles réguliers, à la manière d’un phare. Pul­sar est aus­si le titre d’un court-métrage de Kate­ri­na Thomada­ki et Maria Klonaris et pour­rait désign­er plus large­ment la place qu’occupent les films expéri­men­taux au sein du champ ciné­matographique. Objets encore mys­térieux, ils demeurent pour­tant invis­i­bles à ceux qui obser­vent le ciel à l’œil nu. Ce ciné-club se pro­pose ain­si de chang­er de longueur d’onde pour révéler l’éclat resplendis­sant de films invis­i­bles ou dis­séminés secrète­ment sur Inter­net.

Deck s’ouvre et se clôt sur l’horizon infi­ni de l’océan ; il s’agit de deux plans fix­es et calmes, légère­ment éclairés par la lumière du soleil et bercés par le remous des vagues. L’immobilité du pre­mier est toute­fois légère­ment con­trar­iée par un fais­ceau lumineux inter­mit­tent dans l’arrière-plan, qui attire pro­gres­sive­ment le regard. Ce point étince­lant, qui amorce un proces­sus proche de l’induction hyp­no­tique, mar­que le point de départ d’une aven­ture per­cep­tive. En plus de quar­ante ans d’activité pour une quar­an­taine de courts-métrages, Leighton Pierce a tou­jours mis les moyens du ciné­ma au ser­vice d’une trans­fig­u­ra­tion des phénomènes les plus prosaïques (un verre que l’on rem­plit d’eau, les jeux d’enfants dans le jardin, deux petites filles qui descen­dent des escaliers, la pré­pa­ra­tion d’un feu de bois, etc.). Cette logique se déploie ici dans une forme plus ample qu’à l’accoutumée (près de trente min­utes, là où la plu­part de ses films tour­nent autour de dix) qui ne se focalise pas sur une action stricte­ment délim­itée, mais repose plutôt sur la mise en rela­tion de trois élé­ments : une tasse de thé, une ter­rasse en bois (deck) et le ciel étoilé. Con­stru­it de manière qua­si musi­cale, le film passe tour à tour de l’étendue noc­turne à la tasse, si bien que la ter­rasse appa­raît pro­gres­sive­ment comme un seuil, per­me­t­tant de met­tre en rela­tion le micro et le macro.

Grâce à de nom­breux procédés (la vitesse d’obturation lente, l’animation image par image, des effets de fon­du et de surim­pres­sions), Pierce recon­fig­ure ici le mou­ve­ment et le temps pour créer une vision hal­lu­cinée et psy­chédélique, où chaque objet pro­duit des traînées lumineuses qui se recom­posent sans cesse. L’appréhension de la durée perd ain­si en évi­dence : les tem­po­ral­ités se coag­u­lent entre elles dans des images mnésiques, proches des formes lumineuses qui per­sis­tent dans la rétine lorsque nous fer­mons les yeux. De cette atten­tion nou­velle au monde naît un véri­ta­ble vor­tex sen­soriel qui asso­cie la forme de la tasse aux tra­jec­toires astronomiques. Pour autant, l’extrême pré­ci­sion des procédés de Pierce, loin de se can­ton­ner à une pure abstrac­tion, main­tient un lien avec une réal­ité con­crète. Si cer­tains seg­ments de Deck met­tent en jeu la con­fronta­tion de forces élé­men­taires (par exem­ple, lorsque le bleu de la nuit et la lumière chaude de la mai­son s’entrechoquent dans le cadre), Pierce ménage régulière­ment des retours pro­vi­soires à une image plus fixe, rompant rel­a­tive­ment avec l’instabilité qui car­ac­térise ailleurs les images. La bande-son (com­posée par le réal­isa­teur lui-même) repose sur un principe sim­i­laire :  les nappes atmo­sphériques sont parsemées de bruits quo­ti­di­ens très nets (du thé que l’on verse, des notes de piano, etc.). C’est au fond le tour de force de Deck : faire advenir un ver­tige méta­physique sous le porche d’une habi­ta­tion améri­caine quel­conque.