© Capricci
La Captive
Cet article fait partie du dossier Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman

La Captive

de Chantal Akerman

  • La Captive
  • Belgique, France2000
  • Réalisation : Chantal Akerman
  • Scénario : Chantal Akerman, Eric de Kuyper
  • d'après : La Prisonnière
  • de : Marcel Proust
  • Image : Sabine Lancelin
  • Décors : Christian Marti, Janou Shammas
  • Costumes : Nathalie du Roscoat
  • Montage : Claire Atherton
  • Musique : Imogen Cooper
  • Producteur(s) : Paulo Branco
  • Interprétation : Stanislas Merhar (Simon), Sylvie Testud (Ariane), Olivia Bonamy (Andrée), Liliane Rovère (Françoise, la bonne), Françoise Bertin (la grand-mère), Aurore Clément (Léa, l'actrice)...
  • Distributeur : Capricci
  • Date de sortie : 25 septembre 2024
  • Durée : 1h58

La Captive

de Chantal Akerman

Bien aimer


Bien aimer

Simon (Stanis­las Mer­har) est un jeune homme de bonne famille allergique au pollen. Dans son grand apparte­ment hauss­man­nien en travaux, il vit la plu­part du temps reclus avec sa grand-mère et Ari­ane (Sylvie Tes­tud), sa dul­cinée. Cette dernière lui donne du fil à retor­dre. Le soir, plutôt que de faire l’amour avec elle, il lui sug­gère de jouer aux dames. À défaut d’être indé­cente, la propo­si­tion s’avère mali­cieuse. Il soupçonne en effet chez Ari­ane une atti­rance sex­uelle pour la gente fémi­nine, et plus par­ti­c­ulière­ment pour Andrée, une amie avec laque­lle elle se dis­trait régulière­ment, tan­dis que de son côté, il est cen­sé con­sacr­er ses journées à étudi­er Racine. En réal­ité, Simon n’a qu’une obses­sion : démas­quer le désir d’Ariane. Une obses­sion qui s’apparente à une volon­té de con­trôle névro­tique, voire pathologique. Que ce soit dans les rues d’un Paris aus­si anachronique que ses cos­tumes trois pièces ou dans les couloirs labyrinthiques de son apparte­ment, Simon erre inlass­able­ment à la recherche d’une vérité qui lui échappe.

Simon est un chercheur, dou­blé d’un manip­u­la­teur, s’évertuant sans relâche à cern­er son sujet. Celui de La Cap­tive, adap­ta­tion à l’écran de La Pris­on­nière de Mar­cel Proust, ne dénote pas dans la fil­mo­gra­phie de l’auteure de Jeanne Diel­man : c’est de nou­veau le réc­it d’une alié­na­tion, de celle qui peut con­fin­er en dernière instance à la folie. À l’instar de son per­son­nage prin­ci­pal, Chan­tal Aker­man observe les intri­g­antes allées et venues d’Ariane, sa façon de s’absenter et de réap­pa­raître, de met­tre une dis­tance ou au con­traire de nour­rir sa rela­tion amoureuse avec Simon. Plus le film avance et sa quête de savoir s’intensifie, plus le mys­tère s’épaissit et son angoisse grandit. Loin de subir sa cap­tiv­ité, Ari­ane en joue. Elle s’acharne à la ten­dresse et aux mots doux. Les répons­es apportées aux inces­santes ques­tions de Simon ont la lim­pid­ité des détours qui exonèrent. Elle pré­tend « ne dire rien et ne penser à rien », mais sem­ble n’en penser pas moins. Nul ne sait si, dans sa tour d’ivoire, elle feint l’amour ou s’y résout. Pris­on­nière, elle n’en demeure pas moins libre et résol­u­ment énig­ma­tique : impéné­tra­ble. Et Simon en retour de se voir comme un « étranger ».

Les revenants

On con­naît l’intransigeance de la cinéaste lorsqu’il s’agit de cadr­er ses per­son­nages et de délim­iter leur champ d’action. Dans La Cap­tive, l’espace est avant tout men­tal : chaque per­son­nage est enfer­mé dans son monde, et la caméra adopte surtout le seul point de vue étriqué de Simon. Filmé de dos dans les nom­breuses scènes de fila­ture, ce dernier paraît con­damné à suiv­re en vain les pas d’Ariane. Le per­son­nage tourne en rond comme ses pen­sées. Sa déam­bu­la­tion est celle d’un lion en cage, inca­pable de trou­ver le som­meil (il est insom­ni­aque). Réitéra­tion d’une même scène inau­gu­rale (Simon regarde des archives en Super‑8 où il cherche à lire sur les lèvres d’Ariane quelque secret bien gardé), l’ensemble du film accu­mule les indices qui con­courent à ren­forcer les soupçons du per­son­nage, tout en entre­tenant une ambiguïté fon­da­men­tale : cette image à déchiffr­er après laque­lle il court n’a peut-être au fond rien d’autre à dévoil­er qu’un « je vous aime bien ». Cette quête n’était-elle pas vouée d’emblée à l’échec ? Sur une image – et un film –, toute lec­ture s’abîme. On peut de fait tourn­er la chose de bien des manières, mul­ti­ples et con­tra­dic­toires. Si Ari­ane révèle bien aimer Andrée, est-ce à dire qu’elle n’aime pas (aus­si) Simon ? Rien n’est moins sûr et La Cap­tive fait de cette indéter­mi­na­tion son affaire. À chaque plan, une ten­sion pal­pa­ble perce à tra­vers le tran­chant du regard de la cinéaste (son réc­it ne com­pose pas avec les émo­tions) et la raideur, pour ne pas dire la rigid­ité presque cadavérique de son per­son­nage prin­ci­pal. Un péril men­ace, celui de tout per­dre à vouloir absol­u­ment ne rien céder, et un sen­ti­ment d’irréversible tra­vaille pro­gres­sive­ment le film. Peu à peu, Aker­man érige une dra­maturgie qui emprunte aux angoiss­es sym­phoniques de Ser­gueï Rach­mani­nov (L’île des morts) et à la solen­nité des tragédies racini­ennes.

Dans La Cap­tive, par deux fois au moins, la réal­isatrice filme des ombres. D’abord celle de la tête de Simon se pro­je­tant sur un écran, au tout début du film, lorsqu’il regarde les images en Super‑8. Ensuite, celles des amants en train de marcher, deux sil­hou­ettes sem­blant danser fugace­ment sur l’herbe au gré des pas qui les rap­prochent ou les éloignent. L’ombre est insé­para­ble des corps et, en ce sens, les fan­tômes en sont dépourvus. Avec La Cap­tive, Aker­man racon­te moins l’histoire de fan­tômes que de revenants. Ver­ti­go est d’ailleurs explicite­ment cité à plusieurs repris­es (notam­ment dans un musée où la caméra tourne lente­ment autour du chignon d’une stat­ue) et le voyeurisme con­trar­ié de Simon n’est pas sans entretenir des points com­muns avec la pul­sion scopique du tor­turé Scot­tie. Mais à quoi bon revenir ? Chez Chan­tal Aker­man, on revient pour ne pas tourn­er la page, pour sor­tir de l’ombre. Extraite de l’océan d’oubli et exposée en pleine lumière, Ari­ane y retourn­era hap­pée par la nuit. Elle fera enfin céder les bor­ds du cadre (antic­i­pant en cela le chaos à venir de La Folie Almay­er), tout en lais­sant sur le rivage un Simon esseulé, lui-même revenu d’entre les morts. Le temps du film, elle aura existé, mag­nifique et inaltérable, et à tra­vers elle, d’autres fig­ures féminines de résis­tance (en pre­mier lieu, celle de Madeleine), toutes ces filles « bien aimées », auront égale­ment refait sur­face.

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