© Capricci
Golden Eighties
Cet article fait partie du dossier Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman

Golden Eighties

de Chantal Akerman

  • Golden Eighties
  • France1986
  • Réalisation : Chantal Akerman
  • Scénario : Pascal Bonitzer, Henry Bean, Chantal Akerman, Jean Gruault, Leora Barish
  • Image : Gilberto Azevedo
  • Décors : Serge Marzolff
  • Costumes : Pierre Albert
  • Son : Henri Morelle, Miguel Rejas
  • Montage : Francine Sandberg
  • Musique : Marc Hérouet
  • Producteur(s) : Martine Marignac
  • Production : La Cecilia, Paradise Films, Limbo Films AG
  • Interprétation : Delphine Seyrig (Jeanne Schwartz), Myriam Boyer (Sylvie), Fanny Cottençon (Lili), Lio (Mado), Charles Denner (M. Schwartz)...
  • Distributeur : Capricci
  • Date de sortie : 25 septembre 2024
  • Durée : 1h36

Golden Eighties

de Chantal Akerman

Désirs en sourdine


Désirs en sourdine

Gold­en Eight­ies, comédie musi­cale que Chan­tal Aker­man réalise en 1986, prend à bras-le-corps l’ar­ti­fi­cial­ité qui fit les beaux jours du genre sous l’égide des cinéastes clas­siques hol­ly­woo­d­i­ens. Tourné en stu­dio, le film se déroule qua­si inté­grale­ment dans un décor unique qui s’apparente lui-même à une devan­ture fac­tice, puisque l’action se trou­ve cir­con­scrite à une galerie marchande encadrée par deux vit­rines : d’un côté, le mag­a­sin de prêt-à-porter de la famille Schwartz, promis à leur impétueux fils Robert (Nico­las Tronc), de l’autre, le salon de coif­fure de Lili (Fan­ny Cot­tençon), amante de Robert mais égale­ment maîtresse de M. Jean (Jean-François Balmer), un gang­ster local. Entre ces deux pôles reliés par un bar prop­ice à toutes les con­fes­sions, Aker­man organ­ise une sorte de ping-pong sen­ti­men­tal aux allers-retours ryth­més par les trans­ports amoureux.

Ces mari­vaudages rap­prochent presque le film de l’univers des sit­coms, alors émer­gentes à la télévi­sion française, comme en témoignent les tenues bigar­rées et les décors pas­tels en car­ton-pâte. Ce monde hors du temps forme presque une prison dorée, fes­tive et asphyxi­ante, qui enferme ces jeunes damoi­seaux rêvant du grand amour. « Juste un petit acci­dent » souhaite Robert, dont le futur appa­raît tout tracé dans les pas de son père. Dès la pre­mière séquence musi­cale, les rêves d’ailleurs se trou­vent étouf­fés par le décor : si le chant de Sylvie (Myr­i­am Boy­er), la patronne du bar, s’envole vers son amant par­ti faire for­tune en Amérique, elle demeure encer­clée par son zinc, sa machine à café et des canettes estampil­lées Coca-Cola. La plu­part des numéros, sou­vent cadrés en plans fix­es, sont empreints ain­si d’un relatif sta­tisme, comme si les sen­ti­ments exprimés par la musique demeu­raient empêchés.

Passions déçues

Cette sen­sa­tion d’un univers clos se recoupe avec le devenir mélan­col­ique des per­son­nages. Les par­ents de Robert, qui refusent que leur fils pour­suive son idylle fougueuse avec Lili, ont tous deux con­nu des incli­na­tions sim­i­laires qu’ils ont fini par aban­don­ner : Jeanne Schwartz (Del­phine Seyrig) était éprise d’Ely (John Berry), qu’elle retrou­ve par hasard dans la galerie, tan­dis que son mari (Charles Den­ner) évoque la « femme impos­si­ble » qui l’obsédait avant qu’il ne reprenne le droit chemin du mariage. Alors qu’il fait le réc­it de cet amour per­du, le patri­arche se voit peu à peu isolé dans le cadre par les rideaux tirés des cab­ines d’es­sayages, allé­gorie des désirs mis sous cloche qui con­stituent le dénom­i­na­teur com­mun des per­son­nages. Ely, vieil améri­cain que Jeanne fréquen­ta après la guerre, ira jusqu’à com­pléter les phras­es de Sylvie lors d’une dis­cus­sion à cœur ouvert, comme si tous deux partageaient la blessure d’une pas­sion tue.

Dans la galerie de Gold­en Eight­ies, les ardeurs réprimées pour main­tenir un ver­nis de respectabil­ité sont ain­si nom­breuses. « La vie, c’est partout la même chose » dira Jeanne, résignée à rester aux côtés de son mari plutôt que fuir avec Ely, alors que la règle d’or de M. Schwartz, « s’a­grandir ou mourir » est prise un temps très au sérieux par son fils Robert, fanatisé par cet impératif de crois­sance. Pour créer un appel d’air, Aker­man vient régulière­ment percer cette bulle autar­cique par des men­tions dis­crètes au monde extérieur : M. Schwartz peste con­tre la réces­sion économique qui fait rage au-dehors et Ely évoque les camps de con­cen­tra­tion où Jeanne fut déportée. Au détour d’un plan sur une vit­rine, un reflet per­met même d’apercevoir longue­ment Chan­tal Aker­man der­rière sa caméra, fis­sur­ant ain­si jusqu’au ver­nis de la fic­tion. La scène finale de Gold­en Eight­ies sera enfin l’oc­ca­sion pour les per­son­nages de sor­tir de la galerie – et donc, pour le film, de s’ex­traire des décors en stu­dio –, au moment où Robert décide de suiv­re l’élan de son cœur. C’est peut-être là que s’affirme la part la plus « mod­erne » de la cinéaste : il faut quit­ter le cadre, con­fort­able mais ver­rouil­lé, d’une fic­tion fab­riquée de toutes pièces pour espér­er peut-être vivre en accord avec ses désirs.

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