Tox­i­ci­ly com­mence comme un thriller : seul à une sta­tion essence, un homme enca­pu­chon­né et arbo­rant un masque à gaz fait le plein de sa voiture. Il se rend ensuite dis­crète­ment, dans on ne sait quel but, vers une usine de raf­fi­nage illu­mi­nant le cœur de la nuit sicili­enne. Est-il un activiste, un écoter­ror­iste, un sci­en­tifique ? Le per­son­nage est avant tout car­ac­térisé par son silence, illus­trant la chape de plomb qui pèse sur les habi­tants de la région : devenus pen­dant l’après-guerre un impor­tant cen­tre indus­triel grâce à la décou­verte de gise­ments de pét­role, les alen­tours de Syra­cuse demeurent aujourd’hui l’une des zones les plus pol­luées du pays. La Sicile est filmée ici comme un ter­ri­toire mau­dit, rongé par un mal invis­i­ble, qu’il s’agit d’éradiquer par tous les moyens. C’est l’une des qual­ités de Tox­i­ci­ly que d’ajouter à son sujet doc­u­men­taire une épais­seur romanesque : par des recadrages et des con­trechamps dis­cret transparaît au-dessus des habi­ta­tions l’ombre sur­plom­bante des cen­tres pétrochim­iques, respon­s­ables de l’explosion du nom­bre de can­cers dans la région depuis les années 1970. Air, mer, pâturages, pois­sons sur les étals et fruits du verg­er : toutes les strates de ce décor sem­blent infec­tées par un poi­son imper­cep­ti­ble. Découle de ce drame une logique fan­tas­tique inat­ten­due dans le cadre d’un film visant à met­tre au jour un désas­tre écologique : on en vient à chercher les indices d’une con­t­a­m­i­na­tion dans les plans qui défi­lent.

Accom­pa­g­nant les déam­bu­la­tions silen­cieuses de quelques pro­tag­o­nistes habi­tant la région (ouvri­ers, femmes au foy­er, malades), les témoignages off don­nent ain­si le sen­ti­ment d’accéder aux pen­sées secrètes d’une com­mu­nauté cimen­tée par la peur de mourir empoi­son­née, mais tou­jours attachée à ce ter­ri­toire autre­fois édénique. Empreint d’une dimen­sion trag­ique que souligne la musique (des mélopées de cordes inquié­tantes à la Howard Shore) et la référence finale à Oedipe roi de Sopho­cle, le film vise une forme de grandeur que sa mise en scène, hélas trop illus­tra­tive, ne parvient pas tout à fait à restituer. D’une séquence à l’autre revi­en­nent les mêmes straté­gies de mon­tage, con­sis­tant à altern­er les gestes du quo­ti­di­en de quelques pro­tag­o­nistes en sur­sis et des séquences con­sacrées aux réu­nions publiques et asso­cia­tives des habi­tants de la région. Trop court pour don­ner sa mesure à la révolte citoyenne qui gronde, le film s’en tient à rechercher locale­ment une forme de joliesse dans les décom­bres de la région (la vis­ite des anciens quartiers ouvri­ers alterne flair et com­po­si­tions symétriques), dans une esthé­tique télévi­suelle qui finit par diluer la per­ti­nence de son pro­pos mil­i­tant.