La rétro­spec­tive Godard est l’oc­ca­sion de réfléchir à la portée de la matière sonore dans son œuvre: en plongeant la musique dans le bruit, Godard mélange toutes les com­posantes dans une bande son où la fusion se téle­scope en per­ma­nence. Le son devient lan­gage, la dis­con­ti­nu­ité sonore norme.

« Autre chose qu’un mix­age : le par­ti a été d’in­té­gr­er la voix par­lée à la musique comme s’il s’agis­sait d’un chant, installer des rap­ports dynamiques entre les sons et la prosodie. Que chaque mot soit porté à l’or­eille par le mou­ve­ment, prenne sa place dans le phrasé musi­cal » écrit Philippe Mion[1]. Cette exi­gence épouse avec bon­heur l’u­nivers sonore godar­d­i­en: le cinéaste jon­gle avec le cut-up à la William Bur­roughs prou­vant que c’est par le col­lage que s’éd­i­fie un monde sonore. Col­lage qui agis­sant par prélève­ment, accu­mu­la­tion, et recom­po­si­tion dans un espace de dis­tor­sion donne nais­sance à un paysage sonore et psy­chologique.

Les matières premières

C’est l’emploi de la matière pre­mière, brute, qui per­met à Godard de planter une solide ontolo­gie. Ce que Chion appelle le « voco­cen­trisme » dans L’Au­dio­vi­sion[2], autrement dit la pré­dom­i­nance de la voix dans le médi­um sonore, par­court l’œu­vre de Godard et la parachève. D’abord, l’u­til­i­sa­tion d’ac­cents, très fréquente chez le cinéaste, attire l’at­ten­tion du spec­ta­teur sur l’a­cous­tique, autrement dit sur les qual­ités non ver­bales du lan­gage. L’emploi d’ac­cents plus ou moins forts pointe bien sûr un cadre soci­ologique mais crée aus­si une musique de la langue, qui ne sem­ble exis­ter que par ses sonorités. On peut compter par­mi ces accents les accents pro­pre­ment étrangers (Anna Kari­na dans Une femme est une femme) mais aus­si de nom­breux accents français, comme si les nom­breuses pos­si­bil­ités de par­ler deve­naient autant d’élé­ments pro­pres à se fon­dre dans un col­lage à grande échelle. Cette gra­da­tion d’ac­cents est comme révéla­trice de l’être pro­pre des per­son­nages. Le com­mence­ment de Pier­rot le fou révèle la dual­ité de Ferdinand/Pierrot. Fer­di­nand lit à haute voix un extrait de L’His­toire de l’art d’Élie Fau­re. Son accent parisien jure avec l’aspect lit­téraire du texte, met­tant au jour cette con­tra­dic­tion : il est à la fois ce brave garçon pan­tou­flard et cul­tivé et celui qui est fasciné par « les plaies béantes et la couleur vive du sang »[3]. Les dif­férents accents et reg­istres util­isés mènent à une esthé­tique du con­traste qui met en relief ce que Ricœur appelle le cog­i­to pluriel : dans les films de Godard je suis ce que l’autre n’est pas, et je suis aus­si parce que l’autre est autrement. Dans Pier­rot le fou, Mar­i­anne con­somme les mots, utilise le lan­gage dans ce qu’il a de triv­ial, « Qu’est ce que je peux faire, je sais pas quoi faire ». On n’é­coute pas Mar­i­anne, on la voit agir, elle est à l’ac­tion ce que Pier­rot est à la con­tem­pla­tion. D’un côté le « voco­cen­trisme » de Mar­i­anne, de l’autre le « ver­bo­cen­trisme » de Pier­rot: « Toi tu me par­les avec tes mots, moi je te par­le avec mes sen­ti­ments. »

Impact de la voix que l’on retrou­ve jusque dans la bande son. Voix-off qui rythme la nar­ra­tion, fait men­tir l‘image ou la révèle autrement. « T’é­tais amoureuse? Je peux t’ex­pli­quer. Est ce qu’il t’a embrassée? Je peux t’ex­pli­quer. »

Cette util­i­sa­tion hachée de la voix-off, on peut la ren­voy­er à l’ir­ré­ductibil­ité d‘un Pier­rot et d’une Mar­i­anne, à leur inca­pac­ité à se fon­dre dans une même parole ; mais on peut aus­si la con­sid­ér­er comme le miroir de leur indis­so­cia­bil­ité. C’est le dia­logue dans ce qu’il porte en lui de frag­men­taire qui serait le rap­pel de l’u­nité finale, jusqu’à la dernière scène de Pier­rot le fou : on voit la mer tan­dis que Mar­i­anne et Pier­rot chu­chotent Faim de Rim­baud. Ces mur­mures sont comme l’énon­ci­a­tion d’une réc­on­cil­i­a­tion pos­si­ble. Jusque dans la mort.

Le traite­ment de la voix chez Godard est étroite­ment lié à la manière dont le cinéaste vir­tu­ose intè­gre la musique dans son œuvre. Pier­rot et Mar­i­anne chu­chotent, Angéla déclame, Émile roule les « r ». Mais n’ou­blions pas que Mar­i­anne chante et qu’Angéla fre­donne. Si la voix est dotée d’un tel aplomb chez Godard, c’est qu’elle est poly­mor­phe, grouil­lante. La bande orig­i­nale rythme la nar­ra­tion : les grands thèmes musi­caux du Mépris relan­cent et clô­turent le drame clas­sique. Les cita­tions musi­cales, qu’elles soient diégé­tiques ou pas plantent la stim­mung (tonal­ité). Il suf­fit de repenser à la décon­fi­ture de Angéla écoutant une chan­son d’Az­navour. Les per­for­mances diégé­tiques des acteurs dévoilent les états d’âmes ponctuels de ces mêmes héros : Mar­i­anne déclare son amour à Pier­rot en chan­tant. Ces dif­férents usages de la musique et de la voix lan­cent les bases d’une poli­tique de col­lage. Godard bidouille, ajoute, super­pose. Angéla ren­tre dans un café. Les ver­res tin­tent, les piliers de bar par­lotent, le juke-box chante à tue-tête. Elle glisse une pièce dans le juke-box. Une chan­son d’Az­navour, les bruits s’ef­facent. « Il faut que je file. » La voilà dans la rue. Pas un bruit pen­dant quelques sec­on­des, silence de mort. Puis la rue reprend son cours. Klax­ons, « deman­dez France Soir! » Le savant col­lage de Godard se joue des bruits, force l’or­eille du spec­ta­teur. Quand Alfred se déclare prêt à se pré­cip­iter la tête con­tre un mur pour prou­ver à Angéla la teneur de son amour, les sons se super­posent. Alfred a beau sor­tir du café, on entend le tin­te­ment de la caisse, les voix des clients. Au spec­ta­teur de faire la part des choses. Sans compter qu’on entend aus­si bien Angéla que son voisin de gauche. Comme dans la vraie vie. Alors à nous de ten­dre l’or­eille. Parce que les per­son­nages, eux, ne sont pas trou­blés par le joyeux tin­ta­marre, par ce flot de musique con­crète. Entre la rue et le café, Godard ne gomme pas la tran­si­tion sonore. Le son est saisi comme un événe­ment iden­ti­fi­able, comme ce que Deleuze appelle une hec­céité[4]. Bref, tous les sons sont logés à la même enseigne.

Une phénoménologie

Chants, morceaux de var­iétés, musique con­crète, que le son soit diégé­tique ou non, il est ce par quoi est explic­itée notre rela­tion au monde. Le texte d’Élie Fau­re lu par Pier­rot éclaire la quête de Godard. On nous dit que Velázquez, après cinquante ans, ne peignait plus jamais une « chose définie ». « Il errait autour des objets avec l’air et le cré­pus­cule, il sur­pre­nait dans l’om­bre et la trans­parence des fonds les pal­pi­ta­tions col­orées dont il fai­sait le cen­tre invis­i­ble de sa sym­phonie silen­cieuse. » Une « sym­phonie silen­cieuse » qui cherche non pas à décrire les gens mais à décrire ce qu’il y a autour d’eux: « l’e­space, le son, les couleurs » explique Pier­rot à Mar­i­anne. Aus­si Godard s’at­taque-t-il à la descrip­tion de notre paysage mod­erne en décalquant le lien entre le son et l’im­age. Juli­ette dans Deux ou trois choses… con­state que nous vivons dans un monde de « bande dess­inée », plein de bruit et de fureur. Godard peint ce monde dont les lignes se brouil­lent; réal­ité trop com­plexe pour être cir­con­scrite par une courbe con­tin­ue et qui ne peut être saisie que par éclats, comme dans un miroir brisé. L’aspect futur­iste de ce monde dans lequel on est immergé n’est jamais mieux représen­té que dans le proces­sus de dé-famil­iari­sa­tion. Plutôt que d’ex­primer le qua­si sur­réel par l’emploi de bruits bizarres, de musique archi-mod­ernes, Godard fait cess­er le son ou s’a­muse à un joyeux col­lage qui trou­ble les per­cep­tions. La trans­for­ma­tion de la réal­ité passe aus­si par le jeu de la répéti­tion, de l’anaphore qui dégour­dit le fam­i­li­er en le réduisant à un fla­tus voc­u­la. Grâce au mon­tage il frag­mente une phrase pour la faire bégay­er. Chez Godard, la bande son, art du col­lage évoque cette phrase de Michaux: « pas­sages, coupes plutôt et des coupes qui eussent été faites par un homme au comble de l’én­erve­ment, qui ne peut pas sup­port­er des sons de plus de 15 sec­on­des de suite, mais qui y revien­dra, tou­jours avec le même élan insen­sé »[5].

En tâchant de restituer notre regard sur le monde, Godard offre une vision pro­pre­ment phénoménologique du ciné­ma en ce qu’il est l’ex­péri­ence de l’im­mer­sion de la con­science dans le monde. Le cinéaste célèbre l’être-au-monde dans son immé­di­ateté vécue. La cri­tique de la sci­ence dans L’Œil et l’e­sprit[6] passe par une cri­tique de la sci­ence qui pos­tule « l’opac­ité du monde » et ignore « le sol du monde sen­si­ble et du monde ouvré tels qu’ils sont dans notre vie, pour notre corps ». Or il faut revenir au sol, « faire retour aux choses mêmes ». Et pour décrire les phénomènes, il faut s’in­ter­roger sur la con­science comme manière a pri­ori de se rap­porter à des objets. On ne sort jamais de la con­science. Bien sur celle-ci s’est « aérée », « claire comme un grand vent », écrit Sartre. Mais, même si pour la phénoménolo­gie tout est « dehors », quelque chose résiste à cet éclate­ment. La con­science n’a pas seule­ment un rap­port inten­tion­nel au monde mais aus­si un vécu : tout est absorbé par cet enc­los qu’est la con­science, et tout en sort. La scène de la tasse de café dans Deux ou trois choses que je sais d’elle en est un bel exem­ple. Un homme boit un café. Un très gros plan d’un morceau de sucre tombant dans le café provoque le silence. Dans ce silence, et pour l’œil du spec­ta­teur, le café devient tour à tour galax­ie, matière, atome. Les tour­bil­lons du café sont accom­pa­g­nés d’une voix-off qui révèle les pen­sées pro­fondes d’un « je » : « Mais puisque je ne peux pas m’ar­racher à l’ob­jec­tiv­ité qui m’écrase, ni à la sub­jec­tiv­ité qui m’ex­ile, puisqu’il ne m’est pas pos­si­ble de m’élever jusqu’à l’être, ni de tomber dans le néant, il faut que j’é­coute. Il faut que je regarde autour de moi plus que jamais… Le monde… Mon sem­blable… Mon frère… »

Un manifeste poétique

Les dis­tor­sions musi­cales, le tra­vail sur le bruit font des films de Godard un man­i­feste poé­tique. Godard redéfinit une réal­ité par un sys­tème de col­lage qui fait valdinguer les images pop­u­laires, les clichés de toute sorte. Dans Pier­rot…, un plan représente Mar­i­anne Renoir peinte par son père. On entend simul­tané­ment une chan­son pop­u­laire, un drôle de « ce que t’es belle ma pépée, ce que t’es belle, ce que t’es belle ». Ou encore Pier­rot et Mar­i­anne sont en voiture et bavar­dent. Leur dis­cus­sion d’amoureux est ryth­mée par un quatuor de Mozart. « Oh, je suis sale­ment emmerdée » explique Mar­i­anne. « De toute façon les filles ça pense qu’à rigol­er » croit penser Pier­rot. Le petit quo­ti­di­en dépous­sière Mozart, le provoque et le mod­ernise. C’est par le mélange des gen­res et des reg­istres que Godard dé-momi­fie et le ciné­ma et la musique. Même chose pour les vers lancés par une Mar­i­anne furieuse : « Mon petit, mon tout petit, c’est le même prix, prix, uniprix, mono­prix. Moi aus­si je sais faire des alexan­drins, ducon. » Ou encore Mar­i­anne lançant en pleine forêt un « Tu te grouilles Paul! » auquel répond Pier­rot : « Ta gueule Vir­ginie. »

Chez Godard, le son car­ac­térise et tisse notre rap­port au monde. Le son bien sûr rythme la nar­ra­tion mais il est peut-être l‘expression d‘une ten­dresse dis­simulée, d‘une irres­sai­siss­able fraîcheur. Pour con­clure, retenons cette phrase lancée par un pas­sant (Ray­mond Devos) à Pier­rot: « Vous voulez dire que ce morceau n’ex­iste pas ! Ce morceau que j’ai enten­du toute ma vie ! Toute cette ten­dresse ! »

Notes

Notes
↑1 Ceci fig­ure sur la pochette de l’al­bum de Philippe Mion, L’Im­age écon­duite.
↑2 Chion, L’Au­dio­vi­sion, Paris, Nathan 1990, p.16.
↑3 Delacroix à Phi­larète Chasles à pro­pos de Mus­set. Cité par Aragon dans Les Let­tres français­es, n°1096, 9–15 sep­tem­bre 1965.
↑4 Deleuze, « Pour­par­lers » in Sur la philoso­phie, éd. de Minu­it, 1990, p.193. « Un courant d’air, un vent, une journée, une heure de la journée, un ruis­seau, un lieu, une bataille, une mal­adie ont une indi­vid­u­al­ité non per­son­nelle. » Voir arti­cle de T. Jousse dans le sup­plé­ment des Cahiers du ciné­ma spé­cial Godard 1990.
↑5 Michaux, Con­nais­sance par les gouf­fres, éd. Gal­li­mard, 1967, p.84.
↑6 Mer­leau-Pon­ty, L’Œil et l’e­sprit, folio essais, 1998, p.5.