C’est en par­tie par sa durée (2h40) que se démar­que Comme le feu. Dès sa belle intro­duc­tion, le film impose un rap­port par­ti­c­uli­er au temps en mon­trant une voiture chem­iner pen­dant plusieurs min­utes sur une route déserte du nord du Cana­da, accom­pa­g­née par des nappes de syn­thé. Un peu plus tard, Albert (Paul Ahmarani) et ses pas­sagers (sa fille, son fils et le meilleur ami de ce dernier, Jeff) sor­tent de la voiture pour emprunter un autre véhicule, un hydravion, piloté par Blake (Arieh Worthal­ter), qui a invité la famille élargie à pass­er des vacances dans son chalet per­du dans la forêt. Au tra­jet sur la route suc­cède donc une tra­ver­sée du ciel, de nou­veau assez longue et bercée de musique, sans que s’amorce immé­di­ate­ment le réc­it. Cette intri­g­ante entrée à matière per­met à Philippe Lesage d’accentuer la sen­sa­tion d’un retranche­ment du monde pour mieux enfer­mer ses per­son­nages dans un isole­ment prop­ice à l’exploration (voire à l’implosion) de rela­tions tox­iques, d’une façon mal­heureuse­ment plus arti­fi­cielle.

Entre retrou­vailles de vieux amis et émois ado­les­cents, Lesage cui­sine une petite comédie humaine cen­trée autour d’une mul­ti­tude de con­flits se dépli­ant prin­ci­pale­ment à l’intérieur de la mai­son, notam­ment à l’occasion d’une poignée de dîn­ers filmés en plans-séquence. La lour­deur de ces scènes de dis­pute, con­vo­quant loin­taine­ment Desplechin mais de manière moins psy­ch­an­a­ly­tique, tient pré­cisé­ment à la mise en exer­gue du temps réel. Chez Hong Sang-soo, chez qui on trou­ve égale­ment beau­coup de scènes de repas con­stel­lées de blessures d’égo, l’usage du plan-séquence relève d’une cer­taine humil­ité : plus les plans durent, plus l’auteur sem­ble s’effacer der­rière la capac­ité des comé­di­ens à don­ner l’impression qu’ils impro­visent et sont détachés d’un scé­nario rigide. C’est l’inverse chez Lesage, pour qui la durée du plan est avant tout une manière d’afficher son con­trôle, à tra­vers une mon­tée en ten­sion aus­si pré­cise que mécanique, pleine de rup­tures de ton surlig­nant la maes­tria de l’écriture. C’est une aubaine pour les acteurs, très bons lorsqu’il s’agit de hauss­er la voix, mais ce dis­posi­tif achève de met­tre de côté les promess­es romanesques portées par le décor et la tem­po­ral­ité étirée au prof­it de sim­ples échanges de mesquiner­ies, qui pour­raient tout aus­si bien se tenir dans un apparte­ment mon­tréalais ou sur un plateau de théâtre.

La mise en scène de Lesage, avec ses amples mou­ve­ments d’appareil, évoque d’ailleurs l’usage de la vidéo dans le théâtre con­tem­po­rain (chez Cyril Teste, Ivo van Hove ou encore Julien Gos­selin) : au milieu des per­son­nages (il y en a un cer­tain nom­bre, même si le cinéaste s’intéresse surtout aux fig­ures néga­tives, tels le voyeur Jeff ou le cru­el Blake), la caméra peut soudaine­ment s’attacher à l’un plutôt qu’à un autre, sans per­dre de vue le tableau com­plet. Quand le cinéaste s’éloigne de la mai­son, il parvient davan­tage à tutoy­er l’ampleur à laque­lle il aspire, notam­ment lors d’une prom­e­nade en kayak qui tourne (évidem­ment) mal. Dans ces scènes qui se rap­prochent du genre du sur­vival, le film prend une autre dimen­sion : en situ­ant son drame bour­geois dans une région sauvage, Lesage donne l’occasion à ses per­son­nages de trans­former les joutes rhé­toriques du chalet en jeu de mas­sacre lit­téral. Reste que der­rière l’analyse des pul­sions mas­cu­lines (les femmes, elles, sont mys­térieuses ou gen­tilles), l’inspiration du film se révèle juste­ment vir­iliste : dans le scé­nario, comme dans la mise en scène et le jeu des inter­prètes, tout vise la per­for­mance.