Éléonore prévoy­ait ini­tiale­ment de ne faire qu’une courte escale au Camp­ing du Lac, le temps de répar­er sa voiture. L’attrait des lieux la con­va­inc néan­moins d’abandonner son pro­jet de fuite vers l’ouest et de s’installer dans ce camp­ing peu­plé d’anciens voyageurs con­ver­tis à la séden­tar­ité. Elle adopte alors une pos­ture d’observatrice de son nou­veau milieu : jouée par la réal­isatrice elle-même, Éléonore va jusqu’à recourir à des instru­ments d’ornithologie – une longue vue et un micro­phone parabolique – pour appréhen­der son nou­v­el envi­ron­nement.

Tout porte donc à croire qu’Éléonore (le per­son­nage et a for­tiori la réal­isatrice) agit en sci­en­tifique pour capter une réal­ité avec laque­lle elle entend ne pas inter­fér­er. Ses déam­bu­la­tions s’apparentent même au tra­vail d’une doc­u­men­tariste qui chercherait à glan­er, au fil des ren­con­tres et des lieux, des his­toires à racon­ter. Ces dernières s’insèrent dans un scé­nario d’abord sans fil con­duc­teur, qui évolue selon la logique du hasard et de l’accident : après la panne de voiture qui amène le film au camp­ing du titre, un détour impro­visé dans une église ouvre sur une dimen­sion fan­tas­tique. Cette lib­erté nar­ra­tive offre de beaux moments, notam­ment lorsque les images d’un con­te s’entremêlent avec le con­tem­po­rain, inscrivant le fan­tas­tique dans le même décor que celui du quo­ti­di­en ordi­naire des habi­tants. Mais après ces vingt pre­mières min­utes sans trame scé­nar­is­tique claire, le film s’enferme dans une rou­tine reposant sur un principe de réc­it alterné : tan­tôt Éléonore Sain­tag­nan filme les habi­tants lors de leurs tâch­es jour­nal­ières, tan­tôt son atten­tion se con­cen­tre sur le lac, dans des scènes où elle évoque, en voix-off, la présence poten­tielle d’un pois­son légendaire. Cette approche trop binaire empêche de réelle­ment doc­u­menter la vie des campeurs. Le film n’accorde par exem­ple presque aucune place à leurs dia­logues, tan­dis que la con­clu­sion, qui rassem­ble toute la pop­u­la­tion autour d’une mis­sion com­mune, sem­ble décréter l’existence d’une unité et d’une entraide dont seules des bribes auront finale­ment été mon­trées.

Con­tre toute apparence, Éléonore Sain­tag­nan n’adopte donc pas une posi­tion de doc­u­men­tariste ou d’anthropologue : on ne con­naitra par exem­ple jamais les raisons matérielles de la séden­tar­ité des campeurs, qui relèveraient sûre­ment de leur pré­car­ité. Elle se situe au fond davan­tage du côté du comique en cul­ti­vant une forme d’hybridité entre des élé­ments folk­loriques et locaux (la légende du pois­son géant, la cueil­lette pour faire de la lessive) et d’autres pro­pres à la mon­di­al­i­sa­tion cul­turelle (une stat­ue d’amérindien, des chaus­sons à l’effigie d’Homer Simp­son). Ce mélange découle moins de la spé­ci­ficité des lieux que d’une logique arti­fi­cielle, qui trou­ve son point d’acmé lorsque la musique tra­di­tion­nelle d’un bal folk­lorique est rem­placée par de l’électro. L’effet comique – le décalage entre une image un peu vieil­lotte et un son ultra-mod­erne –, assez éculé, réduit la scène à un cliché de fête de vil­lage. À l’instar de ce bal, de nom­breux élé­ments sont lim­ités à leur aspect pit­toresque ou sin­guli­er, sans dépass­er le stade du signe ou du sym­bole : l’Américain qui joue de la gui­tare, les cannes à pêche high-tech, une femme qui enlace un arbre, etc. Ce par­ti pris con­damne le film à rester à la sur­face de son micro­cosme lacus­tre.