El Cieli­to fait par­tie de ces œuvres qui, avec déli­catesse, nous con­duisent dans le monde intrin­sèque des per­son­nages. Une seule ambi­tion transparaît dans ce film : la sug­ges­tion des sen­ti­ments. Tout y est implicite, et la réal­i­sa­tion, habile­ment tra­vail­lée, rend ce film émou­vant.

Après avoir tourné deux films satiriques, Los Espíri­tus Patrióti­cos et Arregui, La Noti­cia del Día, où elle dénonçait les tra­vers de la poli­tique argen­tine, María Vic­to­ria Menis a décidé de chang­er de reg­istre avec El Cieli­to, s’at­tachant à une analyse sociale et psy­chologique des per­son­nages. Elle nous prend à témoin dans une his­toire inspirée d’un fait divers : un jeune homme se prend d’af­fec­tion pour le bébé de son patron et l’en­lève. Dotée d’une for­ma­tion en psy­cholo­gie sociale, la réal­isatrice a col­laboré avec un psy­ch­an­a­lyste pour com­pren­dre les actes des pro­tag­o­nistes du fait divers. Ce tra­vail com­mun lui a per­mis de cern­er le car­ac­tère des per­son­nages pour ren­dre son œuvre plus réal­iste : la bru­tal­ité de Rober­to, ouvri­er au chô­mage qui ne sait pas aimer ; la pas­siv­ité de sa femme Mer­cedes ; l’amour qui prend forme entre Félix et Chango, le fils de Rober­to et Mer­cedes… María Vic­to­ria Menis enri­chit son scé­nario en cas­sant plusieurs clichés et ce, sans tomber dans la car­i­ca­ture : un jeune homme au com­porte­ment mater­nel, une mère qui aban­donne son enfant, l’ab­sence d’his­toire d’amour entre Félix et Mer­cedes…

La réal­isatrice dépeint l’évo­lu­tion des rela­tions humaines dans le décor naturel de la Pam­pa. La sobriété de la mai­son, lieu de toutes les bru­tal­ités, fait ressor­tir le car­ac­tère des per­son­nages car ils se retrou­vent dans un endroit épuré et con­finé qui les dis­simule du regard d’autrui. Ils pren­nent toute leur con­sis­tance dans cette fragilité qui suinte des murs. C’est à l’in­térieur que se joue le quo­ti­di­en silen­cieux et oppres­sant du drame con­ju­gal. L’ex­térieur, quant à lui, pour­rait appa­raître au pre­mier abord comme un endroit de quié­tude et d’é­va­sion. Mais la Nature est dou­ble. De son immen­sité écras­ante, elle encer­cle la mai­son, ren­forçant l’at­mo­sphère pesante du con­flit. La vio­lence de Rober­to est absorbée par la Nature qui reste un élé­ment neu­tre face au drame con­ju­gal. La Nature a aus­si un rôle mémoriel qui est décu­plé lorsque Félix est à Buenos Aires, car elle n’ap­pa­raît que de manière ponctuelle, à tra­vers une riv­ière, un parc… C’est elle qui per­met à Félix de se remé­mor­er son enfance : l’é­coule­ment de l’eau, le bruisse­ment des feuilles, la noblesse des arbres, l’har­monie de la Nature rap­pelle à Félix ces moments intens­es passés avec sa grand-mère.

María Vic­to­ria Menis dis­so­cie trois univers rela­tion­nels en util­isant des codes esthé­tiques dif­férents. Dans les scènes tournées en province les plans sont sta­tiques, offrant un refuge intem­porel d’une appar­ente sérénité. Le cli­mat de dis­corde est accen­tué par l’é­clairage noc­turne qui souligne une impres­sion d’en­fer­me­ment. À Buenos Aires, María Vic­to­ria Menis a opté pour une réal­i­sa­tion de type doc­u­men­taire, avec des images plus crues, pour représen­ter l’aspect déshu­man­isé de cette ville et se rap­procher du point de vue sub­jec­tif de Félix. Le grain de pel­licule se fait plus épais, sim­i­laire à celui d’un film de famille ama­teur, qui, avec des plans sac­cadés et des images sur­ex­posées, illus­tre la poésie des sou­venirs de Félix.

L’atout de El Cieli­to réside dans la pudeur émo­tion­nelle qui s’en dégage : il n’y a aucune expli­ca­tion ver­bale du ressen­ti des per­son­nages, tout passe par les gestes, les atti­tudes, les regards. L’amour qui se développe entre Félix et Chango est un témoignage de la sincérité des sen­ti­ments humains. Pour ren­dre son film réal­iste, María Vic­to­ria Menis s’est inspirée de El Romance del Anice­to y la Fran­cis­ca, réal­isé par Leonar­do Favio en 1967, s’in­scrivant avec suc­cès dans une mou­vance de la « Nou­velle Vague » argen­tine actuelle.